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Du cœur à l'ouvrage

Bruno Gaudichon © Alain Leprince

Une page se tourne à la Piscine. Et quelle page ! Après 35 années passées à la tête de l’institution roubaisienne, Bruno Gaudichon a pris sa retraite en juin. Le conservateur en chef quitte ses fonctions avec le sentiment du devoir accompli, comme on dit : celui d’avoir donné vie, au sens le plus littéral, à l’un des plus importants musées de France.

Pourquoi quitter la Piscine avec cette exposition consacrée à Paul Hémery ? Il fait partie de l’histoire du musée, j’ai été très proche de lui à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Je tenais à monter cette exposition avant de partir.

Justement, quels seraient vos plus beaux souvenirs ici ? Il y en a tellement… C’est avant tout le musée, lui-même, qui a toujours évolué. D’ailleurs un projet de deuxième agrandissement sera bientôt mis en oeuvre par la nouvelle équipe. Je n’ai jamais eu l’impression d’avoir achevé mon travail, souhaitant toujours faire mieux. C’est cette énergie que j’emmène avec moi.

Parmi les grands événements sous votre mandat, on se souvient tout de même de la venue de Robert De Niro, en 2005… Oui, bien sûr, c’était un moment fort, mais je suis presque plus heureux d’avoir montré les oeuvres du père que d’avoir accueilli le fils. C’était chaleureux, très bénéfique pour le musée, mais il était surtout venu voir l’oeuvre de Robert De Niro Sr., selon moi un très grand artiste et qui méritait d’être exposé en France, tant il fut marqué par cette génération post-impressionniste, et des noms comme Bonnard. Il a offert une vision américaine de l’art moderne français. Donc oui, c’est une des expositions marquantes.

Vous avez aussi tenu à partager de belles découvertes, n’est-ce pas ? Oui, la programmation a joué sur des “valeurs sûres” et des découvertes, comme Albert Braïtou-Sala, un artiste un peu oublié, mais dont l’oeuvre est vraiment la quintessence du portrait au milieu du XXe siècle. C’est aussi la signature du musée que de proposer des expositions très denses, jusqu’à 20 par an, permettant de présenter de grandes figures de l’art moderne mais toujours avec un parti pris singulier.

C’est-à-dire ? En 2004 par exemple, quand on a monté la première exposition sur Picasso, on a focalisé sur l’objet, une dimension alors jamais traitée. Idem avec Degas sculpteur, la céramique de Chagall… Organiser de tels événements est indispensable pour la notoriété du lieu, mais on a aussi un devoir envers le public local qui, pour des raisons sociologiques ou culturelles, n’a pas toujours l’occasion de voir ces oeuvres autrement qu’en reproduction. Ce fut une belle mission de donner aux enfants de Roubaix la possibilité de “rencontrer” ces artistes.

Quelles furent vos premières impressions en découvrant Roubaix ? J’arrivais de Poitiers, et j’ai été subjugué tout de suite. C’était en juin 1989, pour une exposition sur un artiste que j’affectionne, Alfred Courmes. Il n’y avait pas encore de musée ici, mais j’ai pensé qu’il y avait un nid pour moi. Poitiers a beaucoup de charme, mais jamais une aventure comme celle de la Piscine n’aurait pu s’y dérouler. Cette énergie, ce statut de ville-monde et sans doute des difficultés propres confèrent à Roubaix une infinie richesse. Je n’ai jamais regretté de m’y être installé, et n’envisage pas d’en partir.

Vous êtes d’ailleurs un précurseur, c’est vous qui avez eu l’idée de transformer cette piscine en Musée. Comment est-elle venue ? Avant de poser ma candidature, j’avais suggéré que la ville valide un choix entre une création contemporaine ou la réutilisation d’un bâtiment existant. La municipalité a donc organisé un circuit dans la ville. Le dernier site visité était celui de la piscine, alors abandonnée depuis quatre ans. Elle nous a tout de suite sidérés, ma femme et moi. La dernière équipe à avoir dirigé ce lieu était présente. Ces gens lui redonnaient vie et manifestaient un attachement qui, plus encore que l’architecture Art déco, m’a enthousiasmé. Enfin, le soir nous dînions à Poitiers chez des amis, et l’un d’eux m’a dit qu’il était né Roubaix… et qu’il ne se souvenait que d’un seul endroit ici : la piscine. La messe était dite.

Pourquoi un tel attachement ? Pour la dimension symbolique très forte : c’est un lieu que toute la ville, malgré la fracture sociale, a connu. André Diligent, le maire de l’époque, avait d’ailleurs été marqué par la réaction très vive de la population lors de sa fermeture. À un moment où l’on enchaînait les démolitions, cette piscine aurait dû être détruite. Mais Diligent souhaitait aussi ressusciter ce lieu, ça nous a énormément aidés. On n’a pas eu besoin de le convaincre. On s’est juste trouvés au bon endroit, au bon moment.

Le musée va donc à nouveau s’agrandir ? Oui, grâce à son hyperactivité, la Piscine a reçu beaucoup de donations. Les sculptures avaient motivé un premier agrandissement, cette fois il s’agit d’arts appliqués, de design, de céramique, de mode, de textile… Par ailleurs, on assiste à un retour de la production textile en Europe. On pourrait donc retisser un vrai réseau autour de cette création à Roubaix. C’est possible car il y a de grands espaces, une identité et une collection de référence au musée. La ville pense d’ailleurs à élever un grand quartier dans une partie du centre ville, et dont la Piscine pourrait être un élément essentiel…

Qu’allez-vous faire maintenant ? Je ne sais pas. J’ai vécu au rythme du musée durant plus de trente ans, il faut que j’en trouve un autre. Cette idée de retraite reste encore abstraite. On me reverra sans doute dans les parages, mais je ne veux pas être le Belphégor de la Piscine. Le 21 juin au soir, ça sera une nouvelle ère pour le musée comme pour moi.

Propos receuillis par Julien Damien / Photo : © Alain Leprince
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