Home Best of Interview Entretien : Pupa Neumann

La fabrique des rêves

©Pupa Neumann

Cette artiste considère la photographie comme son alter ego. Au cœur de son travail, une constante : les femmes, leurs contradictions, leurs libertés fragiles. Depuis deux ans, Pupa Neumann élargit son champ créatif grâce à l’intelligence artificielle. Grâce à cet outil, elle matérialise l’imaginaire, joue avec les accidents visuels et traverser les époques. De quoi fabriquer des œuvres libres, qui ressemblent moins au réel qu’à la manière dont on le rêve.

 

Comment êtes-vous devenue photographe et réalisatrice ?
Vers treize ans, ma sœur avait un petit ami qui la photographiait sans arrêt. J’étais fascinée. Cet objet capable de créer un lien avec l’autre me paraissait presque magique. Par chance, il m’a offert son appareil photo. J’ai commencé la photographie comme d’autres commencent la guitare. Très vite, cet appareil est devenu mon compagnon quotidien.

A quoi vos premiers travaux ressemblaient-ils ?
Au lycée, je photographiais mes amis. Un élève avait fondé un club pour nous familiariser avec les négatifs, la chambre noire, la lumière rouge… Cette atmosphère avait quelque chose d’envoûtant. J’ai débuté en noir et blanc avec des passants. Je concevais alors la photo comme un témoignage. J’ai d’ailleurs commencé à travailler pour Libération. Plus tard, à New York, j’ai eu la chance d’assister pendant quelques semaines la grande Martine Barrat. Nous allions ensemble à Harlem et dans le Bronx pour immortaliser des enfants boxeurs.

Comment votre carrière a-t-elle évolué ?
De retour à Paris, j’ai trouvé étonnamment facile de réaliser des portraits, et je me suis rapidement fait un nom. J’ai photographié la moitié des comédiens français d’une époque. Puis j’ai senti que mon travail ronronnait. J’avais envie d’aller plus loin. La simple réalité ne me suffisait plus.

Quel fut le déclic ?
Je me suis offert un superbe appareil d’occasion (un Hasselblad) et ma pratique a basculé. En feuilletant des photos de mon enfance, j’ai remarqué que ma mère m’habillait comme ma sœur, de six ans mon aînée. De là est née la série Doppelgänger, ou le jumeau maléfique. Puis est venue Misfit, presque comme une apparition : un vaste espace blanc où la mise en scène met le focus sur une attitude féminine. Dans Domestic Violence, par exemple, une femme nue se coince les cheveux dans un tiroir — une image à la fois absurde et tragique, comme se noyer dans un verre d’eau. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Il y a eu aussi la Femme automate, toujours disponible, portant des tomates sur un plateau.

Quelles sont vos sources d’inspiration et vos thèmes de prédilcetion ?
Tout ramène à la même source : les femmes. Elles m’inspirent plus que les hommes. Une femme est un miracle. Une énigme en perpétuelle transformation : elle se métamorphose, dissimule, dérange parfois. J’aime le secret, l’étrangeté, le décalage, la drôlerie. Mes thèmes gravitent toujours autour de la condition féminine : ses évolutions, ses régressions, ses paradoxes. J’aime les femmes libres, même si je sais combien il est encore difficile, aujourd’hui, d’incarner cette liberté dans nos sociétés mouvantes.

Comment décririez-vous votre processus créatif aujourd’hui ? Comment appréhendez-vous l’intelligence artificielle dans votre travail ?
Depuis deux ans, parallèlement à ma pratique classique, je me passionne pour l’intelligence artificielle. C’est un outil prodigieux pour matérialiser rapidement ce que l’on porte en soi. Il permet d’exprimer presque instantanément ce que l’imaginaire cherche à formuler. J’aime les collages, les hybridations, les accidents visuels. L’image me fascine : elle est mon souffle, ma respiration. Je me réveille en image, je m’endors en image. La photographie reste mon moyen d’expression le plus sincère, mon alter ego.

Quelle place accordez-vous à la surprise, à l’accident dans vos créations ?
Avec l’intelligence artificielle, les accidents et les hasards sont omniprésents — et c’est précisément ce qui m’intéresse. On a parfois le sentiment de collaborer avec une autre partie de soi, une forme de pensée parallèle. J’en connais désormais les rouages, j’ai mes recettes, comme en cuisine. Je travaille également avec Adobe Photoshop. J’aime cette capacité à me projeter dans d’autres époques, à imaginer une femme glamour des années 1950 au milieu d’un désert ensoleillé, tout en restant chez moi, en plein hiver. Cette forme de déplacement imaginaire m’enchante.

Propos recueillis par Nicolas Pattou

À visiter / pupaneumann.com ; Instagram  @pupaneumann
À lire / Le portrait de Pupa Neumann

Les Ravissants, de Pupa Neumann, 67 p., 16 €
La Madeleine de Gide, de Pupa Neumann, 64 p., 29 €

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