Yiqing Yin
La beauté du geste
La Cité de la dentelle et de la mode de Calais consacre à Yiqing Yin sa première grande rétrospective… et c’est une révélation ! Encore trop méconnue du grand public, cette styliste française d’origine chinoise s’est révélée avec des silhouettes sculpturales et évanescentes, souples et organiques, tout en plissés ou voluptueux drapés. À la croisée des arts, ses vêtements traduisent les métamorphoses et la puissance de la nature. Intitulée D’air et de songes, cette exposition réunit près de 70 de ses créations, de 2009 à aujourd’hui. Une œuvre chimérique, guidée par « une part d’aléatoire », dit-elle, et surtout un jeu virtuose avec les matières.
Vos créations s’inspirent du végétal, du minéral, du monde animal… Cherchez-vous à nouer une forme d’harmonie entre l’être humain et l’environnement ? Inconsciemment, sans doute… Mais oui, la nature est mon refuge, mon oxygène et les fonds marins sont un peu mon “safe space” ! Plus largement, j’ai toujours été fascinée par les corps en mutation, les éléments en transformation, cet entre-deux où une forme devient autre chose. Quelque part, cette exposition est un hommage à la magie du mouvement de la nature.
Dans votre geste, il y a aussi beaucoup de spontanéité… Je dirais même d’aléatoire. J’essaie de provoquer les conditions pour qu’il advienne, et c’est une discipline d’inviter le lâcher-prise au sein de la création. Prenons l’exemple de la robe Zeus. Ce qui apparaît aujourd’hui comme un visage dans le buste du vêtement est en réalité un accident. Le processus du plissé me permet d’avancer à tâtons, et c’est la rencontre avec la matière qui dicte la forme. Il n’y a pas eu de croquis avant. J’ai commencé à sculpter le tissu et le plissé a progressivement dessiné cette figure. Au final, mon travail avec le textile est comme une écriture automatique, un somnambulisme éveillé.
Vos créations expriment aussi un paradoxe : ici les matières légères peuvent devenir “dures”, comme la dentelle apparaissant sous une forme minérale… Oui, et même une ossature. J’aime beaucoup flouter les frontières, perturber les définitions, la perception… J’essaie de construire des armures, des carapaces à partir de gaze, pourtant ultra-fluide et légère. J’adore ce paradoxe des matières, jouer sur le rapport à la gravité, au poids.
Avec la hiérarchie des matériaux que vous utilisez, aussi… Oui, j’adore briser les hiérarchies justement, comme cette gaze d’hôpital qui gagne en valeur expressive en rencontrant une dentelle très onéreuse que je vais déchiqueter à côté. J’ai toujours été réfractaire à cette notion de hiérarchie, que ce soit entre les matières ou les gens, les métiers, les arts dits “nobles” ou pas, les artisans, les penseurs… Mes vêtements sont d’ailleurs conçus avec plusieurs mains, comme une hybridation de savoir-faire et de connaissances. Ce sont des histoires de rencontres.
Votre travail ressemble plus à celui d’une sculptrice… Oui, je me suis toujours imaginée sculptrice avant d’intégrer les Arts déco et de suivre un cursus vestimentaire. J’ai donc conservé une approche sculpturale, de plasticienne, à travers mes créations.
Et qu’est-ce que cela vous apporte ? Quand on ne connaît pas les codes de la couture, on cherche ses propres solutions : via le plissé, les nervures… toutes sortes de manières de détourner les surfaces plates pour leur offrir une expression nouvelle, une sensualité, une courbure. La rencontre avec la matière a été pour moi intuitive et intime, pas du tout cartésienne ni architecturale. Mes débuts étaient marqués par un manque de connaissances techniques, mais cette lacune m’a poussée à inventer un système pour créer des ondulations et des mouvements sur des tissus rectangulaires. J’ai fini par cultiver cette méconnaissance et la chérir. Ne pas savoir pousse toujours à sortir de sa zone de confort en quête de nouvelles écritures… Disons que je suis guidée par une insouciance créative.












