Jean-Pierre Dionnet
L'âge de métal
FiestaC’est l’un des grands artisans de la pop culture en France. Animateur phare des Enfants du rock, de Cinéma de quartier, scénariste, éditeur et cofondateur avec Moebius, Philippe Druillet et Bernard Farkas de Métal Hurlant, en janvier 1975, Jean-Pierre Dionnet a passé sa vie à titiller notre imaginaire et défendre le “mauvais genre” – mais toujours avec bon goût. Tandis que la maison Folie Hospice d’Havré de Tourcoing consacre une formidable exposition au légendaire magazine de SF ressuscité en 2021 (fêtant au passage ses 50 ans !), ce drôle d’humanoïde revient sur une histoire « cyber et robotique avant l’heure ».
Pensiez-vous un jour fêter les 50 ans de Métal Hurlant ? Pas du tout ! Au départ, l’idée n’était même pas de publier ce magazine pour les lecteurs, mais pour nous. À l’époque, le futur était pour moi quelque chose de lointain… Devenir un classique n’était donc pas ma préoccupation, c’est un malentendu. Disons qu’on a profité du lancement de Heavy Metal, sa version américaine, et de l’enthousiasme de metteurs en scène américains ou anglo-saxons…
À vous écouter, c’est presque de la chance cette histoire… Oui, c’est un peu comme gratter le Millionnaire, pas plus pas moins… même si on a une chance sur 30 millions ! Tout ça, c’était dans l’air du temps. La preuve, on va aussi retrouver cet esprit à la télé, à Canal, grâce à Alain de Greef et Pierre Lescure. On trouvait aussi des journaux similaires comme El Víbora en Espagne ou Frigidaire en Italie… Disons qu’on est arrivés à un moment où émergeaient des choses un peu partout. Mais c’est la même histoire pour le cinéma, qui a vu le jour simultanément dans divers endroits de la planète. Les frères Lumière ont juste eu l’idée d’en faire un commerce…
Quel fut votre rôle dans le magazine ? J’étais comme le chef d’une petite gare avec deux ou trois voies où il fallait bouger les rails dans tous les sens pour stopper un train pendant que l’autre passe. Et puis d’un coup, je me suis retrouvé à la tête d’une gare de triage où il a fallu rajouter 50 voies !
Pourquoi ce nom, Métal Hurlant ? On n’en est absolument pas responsables car pas doués pour les titres. On avait pensé à Banane mécanique au départ… c’est dire ! L’idée vient de Mandryka, qui avait lâché la barre de L’Écho des savanes. Il avait aligné sur des petits bouts de papier toutes nos idées jusqu’à trouver Métal Hurlant... Et puis il nous a dit : “faites-le sans moi” ! Au-delà de ça, il nous a vraiment “accouchés”, me poussant à publier d’autres auteurs comme Corben. Il a aussi encouragé Druillet et Moebius à dessiner et raconter des histoires différentes.
D’où vous vient cet intérêt pour la contre-culture ? D’abord d’une assez bonne connaissance de la culture classique, parce que ma maman avait acheté l’intégrale Balzac, Hugo ou Cendrars par correspondance. Ensuite, j’étais dans un collège assez strict où l’on n’avait pas le droit de regarder la télé, à part les actualités avec le Général de Gaulle, ce qui nous limitait un peu… Donc quand je revenais chez moi, tous les 15 jours, je lisais un maximum de BD, achetant des vieux trucs au marché. Je m’intéressais d’abord au visuel puis au contenu (et je ferai la même chose avec la musique). Je me souviens par exemple des couvertures magnifiques des DC comics créées à Tourcoing par Artima. C’est marrant, je me souviens que la grande obsession à ce moment, c’était la Terre : enfermée dans un bocal par des Martiens collectionneurs de planètes, soumise au rayon de la mort… Aujourd’hui, et c’est là que je ne suis plus en phase avec mon époque, la contre-culture a tendance à devenir une culture dominante, et ça me casse autant les pieds que lorsque Françoise Giroud et Simone Veil me demandaient comment lire une BD !
Et pourquoi la SF en particulier ? Dans la littérature classique, j’ai toujours préféré les oeuvres symbolistes, comme Le Rêve de Zola. Je me suis donc naturellement tourné vers la science-fiction, l’horreur, le fantastique… Le monde dans lequel je vivais alors, pas meilleur ou pire que celui d’aujourd’hui, ne me plaisait pas. Je m’évadais donc sur d’autres planètes, en Atlantide… et je suis toujours comme ça. Cela doit venir d’une espèce d’anarchisme pas convaincu et d’une certaine tristesse devant l’échec total des politiques dans le réel.
Selon vous, qu’est-ce qui fait l’âme de Métal Hurlant ? Au-delà de la SF tout ça, c’est un esprit, un ton… Oui, d’ailleurs il y a l’arrivée du punk à cette époque. Et puis on a tous vécu Mai-68, la révolution la plus courte de l’Histoire, puisqu’elle s’est arrêtée avec les vacances scolaires ! Quand on a commencé chez Pilote, on pensait tous que le monde allait changer. Rappelons aussi que notre génération a vu l’Homme marcher sur la Lune en 1969, sur nos télés en noir en blanc, ce qui était plus évocateur. La SF et le réel s’interpénétraient donc totalement. On se disait tous : Jules Verne avait raison !
Métal Hurlant c’est aussi une esthétique particulière, n’est-ce pas ? Ce qui est génial dans Métal Hurlant, et je le réalise seulement maintenant, c’est qu’il n’y a jamais eu de copieurs-colleurs. Les auteurs ont toujours exploré d’autres mondes, encouragés par Moebius d’ailleurs. La mythologie Métal vient aussi du fait que la première version, et même la deuxième, n’ont pas duré très longtemps. On n’a donc pas eu le temps de s’habituer : 12 ans et paf ! La morale ? Il vaut mieux être un météore…
Ce magazine a aussi séduit quelques grands artistes outre-Atlantique, comme Ridley Scott, n’est-ce pas ? Exactement. On retrouve des plans d’Exterminateur 17, que j’ai signé avec Enki Bilal, dans Blade Runner, sans parler de tout ce qu’il a pris à Moebius pour Alien. Mais ça va encore plus loin, car on a aussi envahi le Japon, réputé imprenable ! Katsuhiro Ōtomo s’est lui aussi inspiré d’Exterminateur 17 et de Moebius pour Akira… même les petits robots de Tezuka viennent de chez nous !
Quel serait votre plus grand regret ? D’avoir refusé à George Miller, le réalisateur de Mad Max, d’autoriser le titre Métal Hurlant pour son film contre 10% de ses recettes, alors qu’on manquait toujours d’argent ! C’est une des grandes erreurs de ma vie et j’en payerai toujours le prix.
Quel regard portez-vous sur la nouvelle version de Métal Hurlant ? Dans la nouvelle formule, je trouve qu’il y a des jeunes auteurs passionnants qui progressent de façon régulière. Certains sont sur le point d’aboutir et d’autres font encore du zèle : ils remplissent trop leurs pages, comme si on allait leur couper les robinets du jour au lendemain ! Mais le fait de reconnaître déjà cinq ou six auteurs dans un trimestriel, c’est très bien.
Outre Métal Hurlant, on vous connaît aussi pour Les Enfants du rock ou Cinéma de quartier… Oui, pas mal de choses connexes que j’ai pu accompagner successivement. Disons que je suis un passeur pour le grand public. Hélas, il y a des choses que je n’aurai pas le temps d’explorer. J’avais par exemple commencé un bouquin sur les artistes oubliés ou méconnus des XIXe et XXe siècle, sans pouvoir le concrétiser.
Comment cette exposition a-t-elle vu le jour à Tourcoing ? C’est Bruno Girveau qui a organisé ce traquenard. Il y a deux ans, il montait une expo sur la BD avec François Boucq au Palais des beaux-arts de Lille, dont il était alors le directeur. J’y allais pour ça, j’avais préparé mon petit hommage et une fois sur place ils m’ont dit : “en fait, on t’a fait venir pour te poser des questions, à toi” !
Comment jugez-vous cet accrochage ? C’est LA grande exposition Métal Hurlant. Bruno a fait un boulot extraordinaire. Il a fallu choisir, mais on explore ici toutes les facettes de notre revue. Depuis les grands anciens de la SF comme Moebius ou Druillet, puis Caza, Renard et Schuiten ou Beb-Deum qui arrivent derrière, jusqu’à la nouvelle version du magazine, en passant par le côté rock avec le Lucien de Margerin ou Serge Clerc, les filles de l’éphémère revue Ah ! Nana, la chapelle Druillet… Ça dépasse largement les originaux qu’on était un peu habitués à voir, et ça c’est génial !
Un dernier mot ? Oui, les Parisiens sont des ânes. Ils sont prêts à s’entasser dans le métro pour aller à la Japan Expo, à Villepinte, alors que le temps de trajet en train jusqu’à Tourcoing est le même. Ils se demandent quand cette expo Métal Hurlant va arriver chez eux… Eh bien non, elle bouge pas mon pote, t’as qu’à y aller !















