Postcolonial ?
Une mémoire commune
Comment raconter l’Europe sans revenir sur son histoire coloniale ? Avec Postcolonial ?, la Maison de l’histoire européenne interroge cet héritage à travers œuvres, archives et récits de vie. De la conquête impériale aux indépendances du xxe siècle, le parcours montre comment les rapports de domination continuent de marquer le présent. Une exposition conçue comme un espace de dialogue, souligne sa commissaire, Ayoko Mensah.
Comment cette exposition est-elle née et en quoi consiste-t-elle ?
Nous abordions déjà la colonisation européenne, mais de façon très circonscrite. Avec le temps, cela nous a semblé insuffisant au regard du rôle majeur qu’elle a joué dans l’histoire de l’Europe et du monde. Nous avons donc choisi d’en faire le cœur d’un événement temporaire. Conçue de manière participative, l’exposition s’appuie sur le travail de chercheurs et de scientifiques, afin d’offrir un regard à la fois rigoureux et pluriel.
Quels sont les grands thèmes développés et comment le parcours est-il construit ?
La première partie rappelle les fondements structurels du colonialisme européen, depuis la traite esclavagiste jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Une histoire violente, portée par des entreprises commerciales et des conquêtes visant à extraire les richesses des territoires au détriment de leurs populations. Le deuxième chapitre aborde la période de bascule : de nombreuses colonies européennes, déjà engagées dans des luttes d’indépendance, accèdent à la souveraineté tout en découvrant que l’Europe n’est pas la puissance humaniste et universelle qu’elle prétendait être. La troisième section donne la parole à celles et ceux qui ont vécu ces luttes, en Afrique comme en Asie. Elle montre comment les espoirs ont souvent été contrariés par les guerres et la persistance de structures colonialistes. Enfin, la dernière partie s’intéresse à la mémoire coloniale aujourd’hui. On mesure à quel point les inégalités et l’idéologie raciste perdurent. Elle met aussi en lumière les initiatives visant à reconnaître et réparer ces injustices.
Vous présentez 195 objets et documents historiques. Comment les avez-vous sélectionnés ?
Raconter l’oppression, montrer les résistances précoces des populations colonisées n’est pas simple. Nous avons donc choisi des œuvres particulièrement évocatrices. Comme une peinture représentant Toussaint Louverture, leader de la révolution haïtienne, qui a vaincu les troupes napoléoniennes et créé la première nation noire indépendante. Nous exposons aussi un portrait de Lakshmibai, reine de Jhansi, à la tête de la rébellion contre les colons britanniques en Inde en 1857. Un document présente également l’acte de la conférence de Berlin de 1885, où les puissances impériales se sont partagé l’Afrique comme un gâteau. Ses conséquences, notamment en termes de frontières, demeurent délétères aujourd’hui.

Luzia (Inga) Inglês, from 1968, © Augusta Conchigli
Pourquoi avoir choisi d’intégrer des récits personnels tout au long de la visite ?
L’histoire coloniale européenne reste méconnue et peu enseignée sur notre continent. Pour qu’elle ne soit pas abstraite, nous avons souhaité l’incarner à travers des témoignages. Certains sont descendants de soldats enrôlés dans une armée coloniale, d’autres sont des artistes qui questionnent leurs origines avec des images d’archives.
Qu’en est-il du colonialisme aujourd’hui ? Est-il encore à l’œuvre ?
L’ordre économique mondial actuel s’inscrit dans la continuité de l’ère coloniale. Malgré les indépendances, les anciens pays colonisateurs conservent parfois une influence sur certaines ressources ou sur les échanges internationaux. Le franc CFA, souvent qualifié de “dernière monnaie coloniale”, est encore utilisé dans plusieurs pays africains. Certains d’entre eux ont récemment affirmé ne plus vouloir de présence militaire étrangère chez eux. L’histoire continue donc de s’écrire. Mais l’État du monde et l’actualité montrent à quel point ces logiques perdurent, et qu’elles ne sont pas l’apanage de l’Europe.
Comment mieux transmettre cette histoire, notamment aux jeunes générations ?
Les musées ont un rôle essentiel pour donner à l’histoire coloniale la place qu’elle mérite. Le public doit connaître ce passé pour le comprendre, et la transmission est au cœur de nos missions. Des textes accessibles, des témoignages et des œuvres d’art peuvent, je l’espère, toucher les plus jeunes. Mais il ne s’agit pas seulement d’expliquer : il faut aussi ouvrir des perspectives, montrer comment dialoguer, agir et s’enrichir des cultures des autres. Comme le disait Martin Luther King, « nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots ».








