Nick Veasey
Le facteur X
C’est un maestro des rayons X. Pourtant, Nick Veasey ne travaille pas dans le milieu médical. Ce photographe britannique utilise plutôt la radiographie pour créer des images pleines de malice. Grâce à ce procédé original, mis au point il y a une trentaine d’années et un tantinet dangereux, l’artiste révèle notre quotidien sous un angle inédit, dans son studio installé au milieu de la campagne anglaise – un ancien poste d’espionnage racheté à l’armée. En filigrane, il initie une réflexion sur la superficialité qui ronge notre société. Entretien.
Pourquoi utilisez-vous cette technique ? D’abord, révéler l’intérieur des objets permet de réfléchir à la façon dont ils sont conçus. Et puis, de nos jours, les gens sont tellement vaniteux… Chacun suit la vie filtrée d’Instagram. Nous sommes obsédés par l’apparence. Je trouve ça ridicule. Ce qui compte vraiment, c’est la substance, ce qu’il y a en notre for intérieur. Les deepfakes, les effets spéciaux et les filtres ne sont que des illusions. De mon côté, je souhaite simplement montrer les choses de manière honnête, sans artifices et d’un œil neuf. Il y a aussi un peu d’ironie dans mon travail.
Quel est votre processus technique ? Je réalise beaucoup de petites radios de chaque partie du sujet. Je les développe dans une chambre noire, les scanne puis compose l’image principale. C’est comme un puzzle. J’utilise une machine à rayons X à haute tension, dans une salle protégée contre les radiations.
Beaucoup de vos œuvres mettent en scène une forme humaine. Comment vous y prenez-vous ? Je me sers d’un squelette que j’ai acheté sur Amazon. Je le radiographie seul puis saisit ensuite, séparément, les vêtements, avant de les replacer sur sa position initiale. C’est assez complexe, il nous a d’ailleurs fallu près de cinq ans d’expérimentations pour parvenir à ce résultat. Ce genre de procédé peut prendre des mois, voire des années, comme pour le Boeing, un puzzle avec beaucoup, beaucoup de pièces ! Il y a de nombreuses contraintes techniques avec les rayons X. Le sujet doit être immobile car l’exposition aux rayons dure plusieurs minutes. Il ne peut pas être vivant (sinon je tuerais le modèle avec les radiations) et doit pouvoir être déplacé dans une pièce protégée… Nous sommes donc guidés par mon imagination.
Retravaillez-vous les images que vous avez obtenues ? L’idée est que chaque scan ait le plus de détails et de contraste possible. Les éléments non liés au cliché d’origine sont ajoutés à partir d’autres radiographies.
Travailler de cette manière comporte-t-il des risques pour la santé ? Lorsque j’ai dit à ma femme que je voulais en faire mon métier, elle était inquiète et m’a lancé : « Tu es fou ! Tu auras des testicules de la taille de melons et nos enfants auront trois têtes ». Aujourd’hui, j’ai deux enfants, chacun avec une tête et mes testicules sont de taille normale. Bien sûr, je prends des précautions, je suis conscient des risques. Mais mon atelier est suréquipé pour contrôler les radiations et je travaille avec un compteur Geiger.
Parmi les images de notre sélection, pourriez-vous commenter l’une d’elles ? J’ai une affection particulière pour Hi Fi Man. C’est une sorte d’autoportrait. Parmi toutes les formes d’art, la musique est celle offrant la connexion émotionnelle la plus forte. En tant qu’artiste, j’essaie donc de me connecter avec les gens. Il y a encore de la beauté dans ce monde fou. Et parfois, il suffit de regarder d’un peu plus près pour la trouver.
Quels sont vos projets ? J’aimerais publier un autre livre, le dernier datant de 2018. J’adore l’impression et les ouvrages bien conçus. J’ai des expositions en cours, mais surtout en Amérique. Je suis représenté par OA Fine Art qui a deux sites à Paris, et par la Galerie Leclair à Anvers. Enfin, je souhaite aider les jeunes artistes à saisir leur chance et continuer à réaliser des œuvres de plus en plus belles. Mon but est de laisser un héritage constitué de la plus grande collection possible de radiographies.
À visiter / nickveasey.com









