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Des mots sur les maux

© La Brigade du respect

La rue n’offre pas la même expérience à tout le monde, et les femmes ne s’y sentent pas vraiment à leur place. D’après un sondage Ipsos réalisé en 2024, 75 % d’entre elles déclarent même avoir déjà été victimes de harcèlement dans l’espace public, en France. Dans la métropole lilloise, la Brigade du respect lutte contre ce fléau en bombant sur les trottoirs des punchlines qui ne manquent pas de mordant. Rencontre avec celle qui préfère se faire appeler “J.” pour conserver son anonymat, et membre active d’un collectif à la notoriété grandissante.

Quand la Brigade du respect est-elle née ? Le 8 mars 2019, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Au départ, elle ne comptait que deux membres qui ont posé une série de punchlines dites “empouvoirantes” dans le centre de Lille, dont celle-ci : « Girl, la rue t’appartient ». Au fur et à mesure, une émulation s’est créée autour du projet. Des passants ont commencé à prendre des photos et à les poster sur les réseaux sociaux, poussant la création du compte Instagram. Tout cela a pris assez rapidement de l’ampleur.

Quel est votre objectif ? Lutter contre le harcèlement et toutes les autres formes de discrimination dans la rue, à travers le street art. On parle d’espace public, mais à quel point l’est-il vraiment ? Certains se l’approprient en le squattant, quand d’autres ne font que passer, n’osant même plus s’arrêter. Il est donc question de réinvestir ces endroits, notamment les trottoirs.

Combien de membres le collectif compte-t-il aujourd’hui ? À l’heure actuelle, nous sommes un noyau de six personnes, mais il y a également une petite dizaine de gens “satellitaires”. Selon leurs disponibilités, ils nous aident durant les sessions de pochage. Nous restons un collectif assez discret, préservant notre anonymat.

Accueille-t-il aussi quelques hommes ? Le collectif est une mixité choisie, c’est-à-dire sans hommes cis. Pour autant, nous comptons des alliés en dehors de la Brigade nous soutenant moralement ou matériellement.

© La Brigade du respect

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Pourquoi avoir choisi la technique du pochoir ? Parce qu’on peut se l’approprier facilement. La Brigade n’étant pas une association, nous manquons de fonds pour l’achat de matériel. Les bombes de peinture, les plaques et la découpe laser ont un coût. Il y a un investissement personnel à chaque session. Nous partageons les frais, dans un souci de solidarité financière.

Comment choisissez-vous vos punchlines ? C’est un travail en commun. Les fondatrices ont initié ces phrases puis d’autres sont apparues, par exemple : « On se lève et on se casse », en écho à l’intervention d’Adèle Haenel à la cérémonie des César, après la récompense de Roman Polanski. Pour nous, c’était important de la réutiliser. Certaines sont également issues de collaborations avec des associations féministes, portant par exemple sur les discriminations raciales.

Vous avez également collaboré avec Ilévia, le réseau transport en commun de Lille, n’est-ce pas ? Oui, on nous a contactées pour coller des stickers dans certaines stations de métro. Nous avons aussi travaillé avec son équipe de communication pour reprendre notre message initial : « Girl, le métro t’appartient ».

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Quelles seraient vos phrases préférées ? Personnellement, « Girl, la rue t’appartient » me parle le plus, car c’est la toute première, mais aussi « Girl, ton corps t’appartient ». Après, nous avons : « Que faire pour que les hommes cessent de violer, frapper, tuer, silencer, dominer ? ». J’ai l’impression qu’elle choque plus les passants. Pourtant, elle est photographiée et on la retrouve sur les réseaux sociaux. Donc elle questionne, alerte, alarme, dérange peut-être, mais je la trouve très forte.

Concrètement, comment se déroule une session de “pochage” ? Nous pochons le plus souvent tôt le matin, un moment où nous sommes plus tranquilles, surtout en ville. Nous programmons des parcours, de préférence pas trop longs, en étant au minimum cinq par trottoir. Des personnes pochent, tiennent le matériel, surveillent au cas où l’on tomberait sur des passants… S’ils ont envie de parler, nous leur expliquons notre but, et s’ils sont un peu plus virulents nous tentons de calmer le jeu.

Comment choisissez-vous les lieux où vous intervenez ? Ce sont des endroits réunissant bars et restaurants. Nous cherchons aussi une certaine visibilité dans des quartiers plus populaires, des lieux moins touristiques comme Moulins, Lille Sud ou Wazemmes.

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Utilisez-vous une peinture biodégradable ? Pas vraiment, mais elle tient peu de temps, pas plus de six mois, surtout dans notre merveilleuse région où il pleut et fait froid toute l’année ! La question du biodégradable est délicate, car ces bombes de peinture existent, mais leur tenue, surtout sur du goudron, est très complexe.

De façon générale, comment votre action est-elle perçue ? Par les piétons, mais aussi par les institutions ? Nous sommes plutôt soutenues. Je me souviens, et c’était assez touchant, d’avoir croisé un monsieur assez âgé. Il avait lu un de nos slogans et nous avait dit : « Oh ! Ça va faire du bien à mes petites-filles ». C’était très chouette, car c’est exactement le type de réactions recherchées. Après, nous avons toujours le sacro-saint « Oui, mais pas tous les hommes… ». Alors, nous réexpliquons notre démarche. Nous ne tentons pas de légitimer notre action, plutôt de faire comprendre nos droits.

Avez-vous croisé des personnes plus énervées ? Parfois, mais en dialoguant, ça passe mieux. Certains policiers municipaux nous lâchent même un petit bonjour. Les grosses altercations restent assez rares.

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Par ailleurs, où en est le collectif aujourd’hui avec la mairie de Tourcoing ? Pouvez-vous nous rappeler l’origine du contentieux ? À la suite de la dissolution de l’Assemblée nationale, nous nous sentions en danger face à l’avancée fulgurante de l’extrême droite. Un groupe de la Brigade est donc allée pocher à Tourcoing, le fief de Gérald Darmanin. Ces membres ont été arrêtées par la police, puis placées en garde à vue. C’était la première fois que cela nous arrivait. La mairie demande réparation, réclamant 1 370 euros pour dégradation. Notre avocat pointe cette somme, un peu sortie de nulle part. Sur les trois membres concernées, une seule a décidé de payer son amende, et les deux autres la contestent. La procédure est toujours en cours.

Plus largement, pensez-vous que l’espace urbain est sexiste ? Comment cela se traduit-il ? Pour moi, il n’est toujours pas sécurisé ni sécurisant, aussi bien pour des femmes cisgenres que transgenres. Disposer ces punchlines au sol ne changera pas la face du monde, mais j’ai l’impression d’enrichir la rue, de permettre d’y trouver une place. Il y a encore beaucoup de travail, notamment pour les personnes en situation de handicap. Nous sommes loin d’un espace public ouvert à toutes et à tous, ce qui est bizarre au regard de son nom.

Quels sont vos projets ? Étrangement, après notre altercation à Tourcoing, des municipalités nous ont invitées à pocher chez elles. Est-ce une réappropriation politique ? En tout cas nous sommes honorées. Nous rencontrons des élus pour échanger et comprendre leurs actions et motivations sur le thème de l’inclusion au sein de l’espace urbain. Nous avons aussi collaboré avec l’association HF+Hauts-de-France, militant pour l’égalité des genres dans l’art et la culture. Nous avons créé des stickers. À présent, dès que nous en avons l’occasion nous en distribuons, lorsque nous sommes proches d’un cinéma, d’un théâtre ou d’une salle de concert… C’est encore plus facile que le pochage !

Propos recueillis par Bathilde Fleuret / Photo © La Brigade du respect

À visiter / @labrigadedurespect

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