Edgar-Yves
La politique du rire
Ce n’est pas le plus célèbre des stand-uppers, mais pas le moins doué. Bien au contraire. Quasiment absent des émissions de télé et des ondes, Edgar-Yves s’est pourtant imposé en une poignée d’années comme l’un des humoristes les plus courus du moment. Les plus corrosifs, aussi. Arrivé en France pour suivre des études de droit, avant de bifurquer vers la scène, le natif du Bénin asticote tous les sujets, du véganisme à la Françafrique, bousculant le politiquement correct avec une gouaille irrésistible. Entretien avec un gars “solide”, comme l’annonce son dernier spectacle.
Vous avez un parcours atypique, êtes originaire du Bénin où votre père, Edgar-Yves Monnou, est un homme politique, n’est-ce pas ? Oui, il est avocat et a occupé de nombreux postes importants, sauf président de la République. Il a été ministre des Affaires étrangères, ambassadeur en France… Il m’a baptisé Edgar-Yves Monnou Junior, donc clairement le gars avait des plans pour moi, et ce n’était sans doute pas dans le “troubadourisme” !
Alors, comment êtes-vous venu à la scène ? C’était la dernière option pour moi, car j’ai à peu près tout raté ! À la fac de droit, j’étais un sacré branleur, je picolais, faisais la fête… Mais c’est en soirée, avec mes amis, que je me suis rendu compte qu’il y avait une voie pour moi dans l’humour. Je l’ai donc annoncé à mon père…
Comment l’a-t-il pris ? On peut dire que ça a été mon premier bide. On s’est fâchés, je me suis alors retrouvé seul, à la rue et j’ai dû me prendre en charge.
Vous avez ainsi construit votre carrière en self-made man ? Je n’ai pas vraiment eu le choix, j’ai dû composer avec les circonstances. Pour réaliser mon rêve, je me suis donc défoncé, j’ai bossé. Ça m’a donné une faim à nulle autre pareille.
Vous avez même lancé un club de comédie… Oui, le West Side Comedy Club, à Nantes. Je l’ai fondé après avoir galéré dans divers boulots et mis un peu d’oseille de côté. C’est une scène ouverte qui fonctionne toujours. Au départ, on jouait devant dix gars bourrés, puis ça a été une centaine, des tournées en France… Certains comédiens de la troupe sont devenus professionnels, comme Élodie Poux.
Ne pas suivre la voie tracée par votre père fut donc le bon choix… Oui. J’ai le meilleur taf du monde : même quand il t’arrive la pire des merdes, il y a encore moyen de te faire un billet en la racontant !
Vous êtes-vous réconcilié avec lui depuis ? Maintenant, il assure en interview qu’il a toujours su que j’avais un petit truc en plus. En bon homme politique, il fait de la récupération !
Pourquoi avez-vous intitulé votre spectacle Solide ? C’est un mantra. Dans ce monde, on nous dicte sans cesse comment se comporter pour être des gens bien. Être soi-même passe donc par le fait de dire “non”. La raison pour laquelle on n’ose jamais, c’est parce qu’on a peur des représailles. “Solide”, c’est le courage de dire “non” et d’être capable d’en assumer les conséquences, de vivre comme on l’entend. Avant de plaire aux autres, il faut d’abord se plaire à soi. Je raconte tout cela à travers des anecdotes et le prisme du rire.
Vous n’hésitez pas non plus à présenter des sketchs plus sensibles : vous abordez la colonisation, la situation politique en Afrique… Oui, je parle de ce que je vis, de ma réalité de fils d’homme politique. Je suis Afro-Européen, j’écris donc des sketchs qui font le pont entre les deux continents. Je reviens par exemple sur la corruption mêlant de riches industriels français à des élites africaines. Je dis les choses sans craindre de déplaire à tel ou tel.
D’ailleurs vous avez été censuré sur C8 après un sketch sur Vincent Bolloré… Pourquoi ? J’avais été invité sur un plateau d’humour, dans une émission d’Hanouna. Je présente mon fameux sketch sur la corruption, les rapports France-Afrique et donc Vincent Bolloré*. Quand j’ai terminé, j’ai senti que l’atmosphère avait un peu changé. J’ai été coupé au montage. Ensuite, j’ai été invité dans une émission sur Comédie +, une autre chaîne de Bolloré…. et j’ai rejoué ce sketch. Cette fois ils m’ont “blacklisté” du groupe Canal ! Mais j’ai bien rigolé quand j’ai vu leurs têtes.
Vous n’avez donc pas froid aux yeux… En réalité, je suis prêt à tout pour une bonne tranche de rigolade. C’est de la provoc pure et dure, ma vision de l’artiste, du troubadour : un mec à qui on interdit de dire un truc et qui va justement démarrer par ça. L’hilarité absolue vient de la transgression. Je cherche donc plus à me marrer qu’à jouer les Che Guevara !
Vous abordez aussi de choses plus cocasses, comme la première fois où vous avez pris de la cocaïne, sans le faire exprès… Oui, malheureusement lors d’une soirée je suis tombé sur des gens extrêmement persuasifs, hyper convaincants. Ils m’ont dit : “t’en veux”. J’ai dit : “oui” ! Mais je n’en fais pas la promotion, je raconte au contraire comment ça a mal fini pour moi. La morale du sketch, c’est qu’il ne faut pas se laisser influencer et rester à l’eau gazeuse. De mon côté, je ne fume plus et ne bois plus depuis un an et demi. Je trouve d’ailleurs que c’est une particularité de la culture européenne, où l’on s’amuse avec le fait de se détruire la santé… Je voulais dénoncer cela, même si j’ai bien dix ans de picole en France ! Mais depuis je suis retiré du circuit, avec un foie largement endommagé. Maintenant je suis dans la courgette et le salsifis !
Finalement, vous restez assez discret dans les grands médias, la télé. Par contre vous être très présent sur le Net. Seriez-vous un peu “antisystème” ? C’est un choix. Je refuse les ronds de jambes et les concessions. Internet m’a permis d’être indépendant, d’aller directement du producteur au consommateur, de supprimer les intermédiaires. Je poste un bon sketch et un lien de réservation. Si je suis drôle, les gens viendront. Sinon, c’est que je dois encore bosser. A contrario, quand je joue un sketch à la télé, il y a toujours un directeur artistique pour me demander de retirer tel ou tel passage… alors qu’il n’est même pas capable de monter sur scène ! C’est une inversion totale des valeurs, et je ne l’accepte pas. D’ailleurs, je trouve qu’il n’y a pas vraiment de sketchs probants à la télévision. Tout est formaté, façonné pour protéger les gens. Ce que je présente sur ma page Instagram, vous ne le verrez jamais dans le petit écran.
Que vous inspire la situation politique en Europe et notamment en France, qui se “droitise” de plus en plus ? Selon moi il faut être pédagogue avec les gens. Ce n’est pas en les stigmatisant qu’on va changer les choses, d’autant que les Français ont montré dans leur histoire qu’ils formaient un peuple plutôt têtu : ils n’aiment pas qu’on leur dise quoi penser. Mais je crois que ce vote est en partie contestataire et montre qu’il y a un problème dans ce pays. Il faut donc qu’on se remettre autour de la table pour discuter, retrouver une unité qui nous manque beaucoup. Je pense aussi que les medias ont une grande part de responsabilité là-dedans, comme CNews ou BFM…
Pourquoi ? Parce qu’ils passent leur temps à expliquer que ce sont les Arabes le problème du pays, et contribuent donc à la montée des extrêmes. Il faudrait une sorte de cordon sanitaire pour éviter que les médias appartiennent à des milliardaires voulant véhiculer leur pensée, trouver une autre source de financement afin qu’ils retrouvent une forme de neutralité. Le vrai problème, ce n’est pas tant les gens que la manière dont ils sont influencés. Il ne faut pas se tromper de cible.
Plus largement, quels sont les humoristes que vous appréciez ? Les Anglo-Saxons comme Dave Chappelle, Eddy Murphy, Louis C.K., Ricky Gervais… En France Blanche Gardin fait aussi du bon boulot, sans parler des légendes comme Coluche. À une époque, j’aimais aussi beaucoup Dieudonné, dont je me suis largement inspiré, en tout cas dans la technique, mon côté volubile, mon interprétation, mes mimiques. J’ai pris la bonne partie chez lui, le reste je lui laisse. Il a déconné, certes, mais qui peut dire qu’il n’a pas de talent, objectivement ?
Il paraît que vous souhaitez lancer un festival d’humour en Afrique de l’Ouest… Oui, qui révélerait des talents locaux, pas un festival avec Franck Dubosc en ouverture. Je ne voudrais pas être le cliché du gars qui a réussi à l’étranger sans revenir au pays pour apporter quelque chose. Donc j’y travaille. Je suis Franco-Béninois, donc riche des deux cultures… mais j’ai les papiers, pas besoin de me maquer avec une blanche pour rester ici !
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* Il avait établi un lien entre l’homme d’affaires et le financement d’Alpha Condé, président de la République de Guinée, et déclaré : « Pour son premier mandat, Alpha Condé a été sponsorisé par un milliardaire français, dont je tairai le nom parce que je veux continuer à faire des séries sur Canal+…»




