Aurélie Jean
L'amour à la machine
Ils sont désormais partout. Dans notre quotidien hyperconnecté, les algorithmes scrutent nos comportements pour anticiper nos besoins. Ils nous suggèrent des achats, des amis, des séries, nous mènent à bon port via le GPS, voire instrumentalisent nos votes… Mais quid de leur rôle dans notre vie amoureuse ? C’est à cette question que répond Aurélie Jean à travers un fascinant essai, Le Code a changé. Des applications de rencontres aux réseaux sociaux, en passant par les sextoys connectés ou les agents conversationnels, cette scientifique, entrepreneure et autrice décrypte “l’algorithmisation” des sentiments, à l’heure où près de 60 % des relations se nouent en ligne.
“Algorithmes” et “amour” ne sont-ils pas a priori antithétiques ? L’amour n’est certainement pas une science exacte. Pour mieux l’appréhender, on peut faire appel à la sociologie, la biologie, la médecine voire aux mathématiques ! Cela étant dit, chercher à modéliser l’amour est une quête sans fin, au regard de son caractère indescriptible ou imprévisible. Par contre, grâce aux mathématiques, on peut comprendre des choses.
En quoi les algorithmes seraient-ils bénéfiques dans notre rapport à l’amour ? De manière générale, ils peuvent permettre d’élargir le champ des possibles pour des individus timides ou vivant dans des endroits avec moins d’opportunités de rencontres. Ils peuvent aussi aider les personnes qui évoluent dans un environnement familial conservateur, où elles auraient par exemple du mal à vivre leur homosexualité.
Inversement, en quoi sont-ils délétères ? Ils provoquent des bulles sentimentales, à l’instar des bulles d’opinion sur les réseaux sociaux, qui nous enferment avec des recommandations étroitement liées à nos préférences apparentes. Ces bulles répondent à un modèle économique de l’attention, dont l’objectif pour les propriétaires est de vous retenir plus longtemps sur leur plateforme. On peut aussi citer le paradoxe du choix induit par des suggestions très nombreuses avec les algorithmes. Celles-ci nous empêchent finalement de choisir face à des possibilités toujours plus importantes. On passe ainsi plus de temps à chercher un partenaire qu’à le trouver. Enfin, il y a une discrimination plus forte avec ces outils.
Dans quel sens ? Comme le souligne la sociologue Danah Boyd, dans la sphère publique “réelle”, nous nous observons les uns les autres pour atteindre une sorte de consensus comportemental… que nous n’avons pas sur les réseaux sociaux et applications de rencontre. Cela explique les attitudes transgressives sur ces plateformes, jusqu’aux phénomènes de discrimination. Par ailleurs, les algorithmes de recommandation sont construits sur les données comportementales des utilisateurs. Ils vont donc renforcer ces discriminations, en suggérant des types de profils en particulier et en éliminant d’autres.
N’est-ce pas à contre-courant d’une société qui se réclame de plus en plus inclusive ? Absolument, rappelons que les études citées dans mon livre vont toutes dans le même sens : il y a moins de mixité sur ces applications que dans le monde physique, alors qu’on imaginait que ces outils allaient casser les barrières sociales, ethniques, religieuses ou économiques…
Il y a aussi le fait de “swiper”, par exemple sur Tinder, des personnes sur le seul critère de leur apparence physique… Oui, nous adoptons des comportements avec ces applications que nous n’aurions pas dans le monde physique. Par ailleurs, cette mécanisation des glissements de pouce à gauche ou à droite, sur la base d’une photo, d’un nom et d’une punchline, nous amène progressivement vers une sorte de déshumanisation.
Un algorithme peut-il vraiment prédire la compatibilité amoureuse entre deux personnes ? Pas strictement et c’est tant mieux ! Un algorithme peut vous suggérer des profils, que des gens en apparence comme vous aiment, avec en retour l’idée que ces profils vous plaisent… Cela reste très théorique et favorise une fois de plus le phénomène de bulle sentimentale. Aussi, le simple fait d’expliciter ce qu’on recherche en termes d’âge, par exemple, crée un biais profond au sein des résultats fournis… et l’algorithme n’y est pour rien. Définir ce qu’on veut explicitement peut donc nous faire passer à côté de personnes avec lesquelles, pourtant, on pourrait vivre une magnifique histoire.
Vous affirmez que si l’on concevait un algorithme en mesure de nous dénicher le ou la partenaire idéal(e), eh bien il ne faudrait pas l’utiliser. Pourquoi ? Parce que nous sommes face à un paradoxe. L’amour idéal n’existe pas dans l’absolu, car il est propre ou relatif à un moment de vie. La personne avec laquelle vous êtes aujourd’hui n’aurait peut être pas été si extraordinaire si vous l’aviez rencontrée dix ans auparavant. Aussi, les relations rompues vous ont permis de grandir, de mieux vous connaître, de savoir ce que vous voulez ou pas.
Selon vous, la meilleure application de rencontres serait d’ailleurs… LinkedIn. Pourquoi ? J’écris cela avec ironie. Une étude prouve que de nombreux couples se créent sur ce réseau, ce qui n’est pas étonnant. Tout d’abord, cela démontre que dès que vous mettez un outil dans les mains des êtres humains, ils l’utilisent pour éventuellement nouer des relations sentimentales… et c’est plutôt une bonne nouvelle. L’amour n’est il pas le plus vieux sujet du monde ? Et puis, contrairement aux applications de rencontre, un réseau social comme LinkedIn dit beaucoup de vous, de vos sensibilités politiques, intellectuelles et émotionnelles. Ces informations comptent certainement plus qu’une simple photo.
Vous écrivez que les algorithmes s’appuient aussi sur le “phénomène de cristallisation”, décrit par Stendhal, et qu’ils en seraient même des accélérateurs. Comment cela ? La cristallisation est quasi-systématique dans la création du désir et du rapport amoureux. Elle est ensuite suivie d’une décristallisation, moment où l’on découvre l’autre sous le prisme de la réalité avec ses défauts. Cette période est ensuite suivie d’une recristallisation, si on est vraiment amoureux, ou d’un abandon du sentiment de désir. Or, les algorithmes de recommandation encourageant les utilisateurs à construire des contenus autocentrés, somme toute narcissiques et idéalisés (avec l’usage croissant de filtres sur les photos ou tout simplement l’écriture d’un récit a priori parfait de sa vie). Ceux-ci accélèrent et facilitent donc la cristallisation, et la décristallisation qui suit peut être tout aussi violente. Nous sommes alors embarqués dans une sorte de grand huit émotionnel à travers des cristallisations et décristallisations à la chaîne.
Vous soulevez également dans votre livre la notion de “plaisir différé”, chère à Platon, et qui serait aujourd’hui mise à mal par l’immédiateté inhérente aux algorithmes. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce sujet ? À travers les outils algorithmiques que nous utilisons quotidiennement, nous sommes servis de manière personnalisée dans l’instant, sans attendre. Le plaisir différé, c’est-à-dire le fait d’attendre quelque chose et l’espérer, constitue pourtant un élément du bonheur, qui est mis à mal aujourd’hui. Le simple fait de choisir un “partenaire” dans l’instant par un simple glissement de pouce, ou de commander en un clic un objet que l’on peut recevoir le même jour, incarne ce phénomène.
Malgré tout, les applis restent-elles un bon moyen de faire des rencontres ? Pour reprendre les termes du comédien Aziz Ansari et du sociologue Eric Klinenberg dans leur livre Modern Romance, ce sont des applications de mise en relation, mais pas strictement de rencontres, celles-ci se faisant par défaut dans le monde physique.
Au final, en quoi le code a-t-il changé exactement ? Les moyens (numériques et algorithmiques) que nous utilisons pour créer du lien ont changé, et donc nos comportements qui vont avec. Et les attitudes dans le monde virtuel influençant celles dans le monde physique. Comprendre ces changements permet d’appréhender ces nouveaux codes, mais surtout de les reprendre pour en concevoir d’autres mieux adaptés aux animaux sociaux que nous sommes…
Les codes de l’amour n’ont-ils pas toujours changé au cours de l’histoire de l’humanité, quelles que soient les évolutions technologiques ? Les codes ont toujours évolué dans l’histoire de l’humanité et c’est une bonne chose. Mais il faut les comprendre pour les maîtriser, et pourquoi pas les faire évoluer, plutôt que les subir.
À lire / Le Code a changé. Amour & sexualité au temps des algorithmes, Aurélie Jean (Éditions de l’Observatoire), 256p., 21€, editions- observatoire.com




