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Vestiges de l'amour

Menottes, Zagreb, 2005 © Museum of Broken Relationships

“Les histoires d’amour finissent mal en général”, chantaient les Rita Mitsouko. Au Museum of Broken Relationships, elles sont éternelles. Installé à Zagreb, en Croatie, ce musée pas comme les autres collectionne depuis plus de 15 ans des objets ayant appartenus à des amants au coeur brisé. Une cafetière, un test de grossesse positif, une hache, des menottes, des dreadlocks… Provenant du monde entier, ce bazar bizarre raconte des relations chaotiques ou incandescentes, mais toutes rompues. Dans quel but ? Son instigatrice, Olinka Vištica, nous explique tout.

Il y a une vingtaine d’années, lorsqu’il a fallu se séparer, Olinka Vištica et Dražen Grubišić ont fait comme tous les couples lors d’une rupture : ils ont partagé leurs affaires. Oui mais voilà, à qui revenait ce petit lapin mécanique ? L’objet, qui sautille après trois tours de clef, est bien plus qu’un jouet rigolo. « On l’emportait avec nous lorsqu’on voyageait seul, pour penser à l’autre », explique Olinka. En somme, c’est un symbole de leur vie commune, il n’appartient à personne. Les Croates ont alors eu une idée : « créer un espace métaphorique où l’on enverrait des objets après une séparation, une sorte d’archive publique des amours brisées, explique Olinka. De quoi mettre fin à une union pour passer à autre chose, tout en protégeant sa mémoire. Comme pour garantir que cet amour a existé ». Parce qu’« il n’y a pas de futur sans passé ».

© Sanja Bistricic

© Sanja Bistricic

Tournez ménages !

Cette volonté s’est concrétisée en 2006, d’abord dans le cadre d’un projet collectif à Zagreb. Et ce fut un succès. « Des inconnus nous ont confié une part de leur intimité. On a alors réalisé qu’on avait touché une corde sensible… La demande était réelle ». À tel point que cette drôle d’exposition s’est mise à parcourir le monde, de l’Australie au Canada, en passant par la France ou la Belgique. « Avant chaque voyage, on lance un appel aux dons auprès de la communauté locale. Les gens nous envoient leur objet fétiche, avec leur histoire. Puis nous les exposons tels quels en précisant la date et le lieu de provenance. Le donateur reste anonyme, ce qui incite à dire la vérité ». La collecte dépend souvent de la culture du pays visité. « Généralement, on reçoit entre 40 et 50 objets. Au Mexique, c’était 600 ! Là-bas, les gens sont plus enclins au partage. Les choses privées surgissent dans le domaine public plus facilement ».

© Museum of Broken Relationships

© Museum of Broken Relationships

Attache-moi

Au fil d’une soixantaine d’expositions itinérantes (toujours en cours), Olinka et Dražen ont ainsi amassé plus de 4 000 pièces, conservées depuis 2010 dans un endroit fixe, un ancien palais de la vieille ville de Zagreb, devenu le Museum of Broken Relationships – littéralement, “le musée des relations rompues”. Mais qu’y trouve-t-on exactement ? Un peu de tout. Un frisbee, un gobelet de café, un thermomètre, une montre… Des objets du quotidien, somme toute banals, mais qui symbolisent des histoires drôles ou tragiques, toujours émouvantes « et auxquelles chacun peut s’identifier ».

An Exe Axe, Berlin © Museum of Broken Relationships

 © Museum of Broken Relationships

À travers ce parcours, on découvre par exemple un parachute. Celui-ci a été offert par une Finlandaise dont l’amant est mort durant un saut.Dans un autre registre, voici une paire de menottes accompagnée d’une simple mention, en espagnol : “Átame”, soit “attache-moi”, vestige d’ébats sans doute épicés. On tombe aussi sur… une hache, témoin d’une séparation explosive. Celle-ci a été offerte par une amoureuse éconduite. Lorsque sa moitié l’a quittée pour une autre, elle a soigneusement taillé en pièces chacun de ses meubles, restés chez elle le temps du déménagement, inaugurant « la valeur thérapeutique » de l’outil.

Matériel de parachutisme, Helsinki, Finlande © Boris Cvjetanović

© Boris Cvjetanović

Mais il n’y a pas que des histoires de couple au Museum of Broken Relationships. L’institution évoque également les relations familiales. « Car après tout, il s’agit aussi d’amour », souligne Olinka, qui garde un souvenir ému du don d’une Japonaise. « Son père est décédé lorsqu’elle était toute petite. Elle nous a apporté un magnétophone sur lequel il avait enregistré sa voix. Sa mère lui interdisait d’y toucher, de peur qu’elle ne l’efface ! Nous avons récupéré le son, pour le digitaliser et le diffuser dans le musée. Ce sont des comptines qu’il chantait quand elle était enfant. Même si on ne comprend pas la langue, c’est très touchant ». Eh oui, une promenade dans les allées du Museum of Broken Relationships n’a rien d’anodin. « C’est un voyage à travers les émotions ». On y ressent de la joie, de la tristesse, de la colère… Autrement dit, c’est une histoire de l’humanité racontée par le prisme des sentiments. Car au final, « seul l’amour permet de vivre les choses les plus exaltantes ».

 

Julien Damien / Photo : Menottes, Zagreb, 2005 © Museum of Broken Relationships

À visiter / brokenships.com

À lire / The Museum of Broken Relationships, Olinka Vištica et Dražen Grubišić (Hachette Book Group) 224 p., environ 25€, hachettebookgroup.com

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