The House of Dreams
Faites de beaux rêves !
À East Dulwich, au sud de Londres, Stephen Wright ouvre la porte de sa maison et c’est tout un monde qui vous tombe dessus. Poupées cabossées, mosaïques, souvenirs, objets improbables, sculptures et présences mystérieuses s’y côtoient dans un joyeux chaos en technicolor. Mais derrière ce foisonnement se cache bien plus qu’une collection : la mémoire d’une vie, avec ses amours, ses deuils, ses obsessions et les traces de ceux qui l’ont traversée. Welcome to The House of Dreams.
À 71 ans, Stephen ne fait pas son âge. « Je m’occupe de moi-même », lance-t-il, comme s’il avait trouvé la recette anti-vieillissement. Ancien styliste et directeur artistique pour Elle Decoration et i-D, il a aussi dirigé une entreprise de papeterie. Le succès finit pourtant par l’ennuyer : « J’en avais marre de créer des carnets, des cartes, des objets éphémères qu’on jetait après usage ». Il vend son entreprise et, en 1998, découvre Journeys into the Outside, la série de Jarvis Cocker sur l’art brut. Coup de foudre ! Il visite alors des lieux hors normes, de la Maison Picassiette (Chartres, Eure-et-Loir) au Facteur Cheval (Hauterives, Drôme). Déclic : lui aussi créera la maison de ses rêves.

Accumulateur compulsif ?
Dès lors, Stephen achète, collectionne, récupère… tout est destiné à The House of Dreams. Il ne collectionne pas pour accumuler : il nourrit son œuvre. Des milliers d’objets occupent le rez-de-chaussée du 45 Melbourne Grove : souvenirs des puces de Paris, du Mexique ou d’Inde, objets glanés sur les bords de la Tamise à marée basse, vêtements, photos, mosaïques, poupées, dentiers… Impossible de les compter. Leur dénominateur commun : la couleur, qu’il considère comme son langage.

Deuil et renaissance
Ce patchwork chromatique raconte des histoires intimes. Fin 2004, Stephen perd son compagnon, Donald Jones, emporté par la maladie ; ses parents disparaissent à leur tour dans les dix-huit mois qui suivent. Il s’exile un temps au Mexique et met le projet entre parenthèses, avant de rencontrer Michael Vaughan, aujourd’hui son mari, qui l’encourage à le reprendre. Depuis, la maison évolue au gré de ses rêves et de son journal intime. «C’est grâce à Michael que je continue », reconnaît Stephen. Celui-ci l’épaule au quotidien. « Ce n’est pas le Stephen Show, c’est un projet commun ! ».
Un musée participatif
L’artiste se présente comme un « commissaire d’exposition de choses », qu’il collectionne, assemble ou que des visiteurs lui confient (lettres, poèmes, lunettes, cendres, premières dents de lait…). Dans le jardin, les poupées ont colonisé chaque recoin. Beaucoup viennent de Paris, rapportées en Eurostar. Bras cassés, jambes manquantes, visages défraîchis, elles semblent avoir vécu plusieurs vies. « J’aime les imperfections, ma poupée préférée a le visage écrasé par une voiture… ». Une visiteuse résume bien l’atmosphère comme « une maison où les poupées viennent mourir ».

Esprits, êtes-vous là ?
À l’intérieur, les « sculptures de réconfort », dont l’une porte les vêtements de sa mère, sont conçues pour être serrées dans les bras ou prises par la main. « Ce ne sont pas des fantômes mais des esprits, des présences amicales », explique Stephen. Sur les murs, photos, collages et « memory boxes » évoquent ses parents, son enfance, la mort et la perte. Une façon de déposer la douleur sur les murs pour s’en libérer. Entre bazar fantasque, cabinet de curiosités et mausolée mélancolique, la visite déroute. « Je ne veux pas que les gens passent un moment facile ici ». Une photo rappelle un père, un texte arrache une larme, un objet évoque un rêve oublié. Chacun repart avec une image, une émotion, un souvenir qui n’était peut-être pas le sien. The House of Dreams ne raconte pas seulement les rêves de Stephen : elle réveille les nôtres.
The House of Dreams
Londres, 45 Melbourne Grove
Le dernier samedi de chaque mois (sur réservation) , visite environ 1h15, £12 / £7 (étudiant)
A visiter / stephenwrightartist.com


















