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Explicit lyrics

© Grégoire Duteretere / DR

Depuis deux ans, Grégoire Duteretere lit des textes de rap français d’hier et d’aujourd’hui comme de grands classiques de la littérature. Costume trois pièces, petites lunettes sur le bout du nez, ce Parisien déclame avec un ton neutre et de sa voix grave des propos souvent explicites, provoquant un hilarant décalage. Publiées sur les réseaux sociaux, ses vidéos cumulent des dizaines de milliers de vues. Des “métagores” de Booba aux envolées dadaïstes de Vald, ses performances remettent les paroles au centre du game. Entretien OKLM.

Comment est venue l’idée de réciter des textes de rap ? C’est un concours de circonstances. Un jour j’écoutais un morceau d’Aya Nakamura, et n’y comprenais rien. J’ai donc cherché les paroles sur le Net. Je les ai lues à voix haute, d’une façon assez détachée, et ce décalage m’a amusé. J’ai commencé à envoyer des messages vocaux à mes potes, qui étaient morts de rire. De fil en aiguille, je me suis dit que ça serait pas mal d’enregistrer des vidéos.

Voilà donc comment est né Grégoire Duteretere… Oui, c’est un pseudo. Pour renforcer ce décalage j’ai créé un personnage à mille lieues du rap. Je porte une panoplie très simple : veston, gilet, cravate et chemise. J’ai aussi des accessoires, comme un “recueil des grands classiques du rap français” et une pipe, à l’ancienne. Je lis ces textes avec un ton guindé et des notes de piano en fond sonore. J’ai façonné un petit monde dans mon salon, une sorte de boudoir.

Au-delà de la farce, quel est votre objectif ? Pour moi l’essence du rap, c’est vraiment le texte. Aujourd’hui, on a tendance à noyer les paroles dans la musique. J’essaie donc de les mettre en valeur. C’est une forme d’hommage à ces auteurs, dont certains méritent d’être connus. Mais j’émets aussi une “critique soft”. En lisant de cette manière, “à plat”, j’offre la possibilité à chacun de se forger sa propre idée sur ce qu’il entend vraiment, pour le meilleur et le pire.

Oui, vous révélez des propos assez outranciers, notamment à l’égard des femmes… C’est vrai, le genre se révèle volontiers sexiste, insultant, voire violent et prône la plupart du temps l’argent et le pouvoir… C’est ce qu’on appelle le “rap game”, avec sa surenchère. Il y a des grands spécialistes dans le domaine : Kaaris, Booba, Seth Gueko ou encore Niska et Luidji chez les plus jeunes. Alors oui, certains textes sont très vulgaires, misogynes, mais vachement bien écrits, comme ceux de Damso.

Quels seraient les rappeurs dont les textes vous impressionnent le plus ? On peut citer Oxmo Puccino, IAM, La Brigade, Kery James, un rappeur très engagé, et puis des noms moins connus comme Furax Barbarossa. Et Booba bien sûr, mais pour différentes raisons, car il a des punchlines vraiment à tomber. Je l’ai beaucoup écouté durant sa période Lunatic, à la grande époque. Dans La Lettre, morceau racontant le dialogue entre un détenu et un copain, à l’extérieur, il lâche par exemple : “Quand je sors, ramène-moi une petite pute, bête, sans but. Je la ferai crier du bout de ma longue bite”. Le propos est discutable, mais il faut lui reconnaître un sens certain de l’allitération.

Comment expliquer qu’à l’ère de MeToo de tels propos soient encore de mise ? N’y aurait-il pas une forme d’impunité pour les rappeurs ? Je suis d’accord, c’est très surprenant. Pour vous dire, je suis parfois obligé de censurer mes vidéos avec des bips, sinon elles sont supprimées des réseaux, notamment sur Instagram… Alors que je lis simplement des textes écoutés des dizaines voire des centaines de millions de fois sur les plateformes, sans aucun filtre ! Je ne l’explique pas.

Comment choisissez-vous les textes que vous interprétez ? Ça dépend, il faut d’abord que le morceau me plaise un peu, quand même. J’écoute aussi beaucoup de nouveautés et puis je reçois des demandes via les réseaux, ça me permet de découvrir des artistes.

Y-a-t-il des morceaux qui ne fonctionnent pas avec votre démarche ? Oui, certains sont trop musicaux, axés sur la mélodie, avec beaucoup de vocodeurs et souvent très peu écrits. J’ai récemment tenté avec Soolking, un grand artiste par ailleurs, mais ses chansons sont avant tout dansantes. Pour Jul aussi, c’est très compliqué… Parfois, a contrario, c’est trop bien écrit ! Du coup je fais juste une lecture, sans décalage, ça ne marche pas. J’ai par exemple réalisé une vidéo sur un morceau de Lomepal, et elle n’a pas bien fonctionné.

Avez-vous des retours de rappeurs ? Assez régulièrement. Certains me demandent même une vidéo, me remercient ou me saluent avec un smiley. Plusieurs artistes se sont abonnés à mes pages, comme Alkpote, Kaaris, Seth Gueko… ça fait plaisir.

Observez-vous une évolution, vous qui lisez “les anciens et nouveaux classiques du rap français” ? J’ai grandi dans les années 1990, dans une cité en banlieue parisienne. Le rap fait partie de ma jeunesse et à l’époque les textes inspiraient davantage de réflexion, sans doute moins d’obscénité et de violence. On peut citer Laisse pas traîner ton fils de NTM ou Petit frère d’IAM qui défendaient d’autres valeurs. Aujourd’hui c’est plus rare, en tout cas dans le rap mainstream. Mais de nos jours il y a encore des artistes, peut-être moins connus, qui ont une belle plume.

Quel serait votre album phare ? Pour moi la référence reste L’École du micro d’argent d’IAM. Il n’y a rien à jeter dans cet album, le genre de vinyle qu’on peut encadrer et poser sur un mur.

Vous effectuez aussi quelques écarts, en lisant par exemple du Bruno Le Maire… Oui, le passage du renflement brun et du dilatement a créé la polémique et je trouvais assez drôle d’en faire la lecture. Mais peut-être que le livre est bon, j’avoue ne pas l’avoir lu entièrement… J’ai également interprété du Patrick Sébastien, « Fais nous voir tes balloches, Patoche ! »  C’était pour une radio, il était là et s’est bien marré. À l’avenir je pourrai d’ailleurs dériver du rap vers la variété française, car il y a aussi de la matière !

Quels sont vos projets ? Vous verra-t-on un jour sur scène par exemple ? On me l’a proposé. J’y réfléchis, mais ça me plairait bien. J’essaie de développer d’autres idées aussi. Je suis en train de créer des podcasts. Et puis on m’a souvent dit que ma voix permettait de se détendre ou de s’endormir, ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle en soi ! Mais pourquoi pas lire des contes, qu’on écouterait le soir, un peu sur le modèle ASMR ?

A LIRE ICI / RAPMINERZ, LE VRAI DU FLOW

Booba (c) Jean-Nicolas Chambon)

Booba (c) Jean-Nicolas Chambon)

Propos recueillis par Julien Damien / Photo : © Grégoire Duteretere / DR

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