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Électron libre

David Asko (c) DR

Révélé par le bien nommé Techno Therapy, David Asko est artiste mais aussi militant… et il ne ménage pas sa peine depuis le début de la crise sanitaire. Ce producteur lillois, adepte d’une techno martiale héritée de ses années raves, est devenu l’un des porte-paroles des musiques électroniques en France. Entre revendications en résilience, il nous confie ses états d’âme et partage quelques pistes en faveur d’une réouverture des clubs et des festivals. Entretien sans langue de bois.

Peux-tu nous rappeler ton parcours ? Tu as débuté à une époque où les clubs et la Techno Parade n’existaient pas… Oui, j’ai commencé à sortir dans les premières raves lyonnaises très jeune, au début des années 1990. Je n’étais même pas majeur mais me suis découvert dans cet espace de fête, les yeux et les oreilles émerveillés. J’ai tout de suite voulu exercer ce métier. A 17 ans, j’ai commencé à mixer puis j’ai monté un collectif pour organiser de grosses raves dans la région. On louait des lieux, bookait des artistes français et internationaux… à l’époque dans la plus grande illégalité.

Lyon est une place forte de l’electro en France… Oui, ça a débuté dans les années 1990. Elle a ensuite traversé un long désert car il y a eu une très grande répression dans la région Rhône-Alpes. Mais depuis environ dix ans, et grâce notamment aux Nuits Sonores, Lyon a retrouvé un rayonnement international. De mon côté, je me suis installé à Lille il y a une douzaine d’années, et j’adore cette ville.

D’ailleurs, il a fallu du temps avant que le ministère de la Culture considère les musiques électroniques à leur juste valeur… Oui, et encore aujourd’hui je ne sais même pas si elles sont reconnues. Aux yeux du public et de certaines institutions sans doute, mais globalement je pense que la majorité de la population française nous voit encore comme des décérébrés, des saltimbanques écoutant du “boum boum”.

Tu as fêté tes 25 ans de carrière en décembre, n’est-ce pas ? Exactement, nous avons pu réaliser une captation dans la salle gothique de l’Hôtel de ville de Douai. Au départ, nous avions prévu une tournée française et européenne, en club ou festival. Elle attendra…. Mais j’ai quand même voulu marquer le coup, j’en avais besoin et ça m’a fait un bien fou.

Comment définirais-tu ta musique ? Ma techno est brute de décoffrage, dure, industrielle. Dès le départ, j’ai aimé le hardcore, les courants extrêmes… c’est un peu comme le rock. Nos musiques sont d’ailleurs assez proches dans le fond. On peut effectuer un parallèle car ce genre fut aussi regardé de travers durant un certain temps.

Pourtant, avec l’avènement de la French Touch, on pensait qu’il était acquis que les musiques électroniques soient estimées à leur juste valeur… C’est un paradoxe. Nous sommes très appréciés à l’internationale. Par exemple, 40 % de la musique française exportée dans le monde est électronique, mais dans notre propre pays subsiste toujours ce flou avec l’autorité, le ministère de la Culture. Nous ne bénéficions pas encore d’un Centre de musiques électroniques, nous ne sommes pas reconnus spécifiquement comme artistes de musiques électroniques. Cette année nous n’avons même pas été représentés aux Victoires de la musique alors que notre esthétique inonde les autres styles, du rock au rap… c’est incroyable !

Quel impact aura cette crise sur ce secteur selon toi, d’un point de vue financier mais aussi de la créativité ? Il est compliqué de produire des sons en ce moment. Quand tu as le cerveau occupé par cette angoisse permanente d’essayer de survivre… D’ailleurs, certains confrères ont déjà vendu leur matériel, cherchent un autre métier, et beaucoup souffrent psychologiquement. Je suis moi-même en dépression. A l’issue de cette crise, les musiques électroniques auront perdu pas mal d’artistes. Le seul remède, ce serait la scène, et vite…

Touches-tu quelques aides de l’État ? Très minimes, me permettant juste de survivre, souvent avec deux ou trois mois de retard. Il y a énormément de disparités dans ce soutien, c’est un chemin de croix.

T’es-tu produit en 2020 ? Oui, j’étais l’un des rares artistes français à tourner un peu, j’ai même réussi à honorer cinq dates en plein air, l’été dernier, notamment lors des Dentelles électroniques en août, un festival qui a réuni 2000 personnes.

Cette manifestation pourrait-elle servir d’exemple pour la suite ? Oui, je fais d’ailleurs partie d’un groupe de travail au sein de la Sphère électronique, rassemblant près de 500 acteurs français, et l’association Technopol. Nous nous mobilisons dans l’ombre, et formulons des propositions toutes les semaines. Nous travaillons au niveau local, avec le Magazine Club ou le NAME Festival. Nous avons été reçus par la ville de Lille et la MEL* afin de repérer des lieux en extérieur pour y organiser des événements “safe” cet été. Ce qu’on appelle les zones d’urgence temporaires de la fête.

Pour les clubs, la reprise semble plus compliquée, non ? Oui, mais là aussi nous agissons. C’est le moment de se structurer, de se fédérer, de préparer le futur et un meilleur accompagnement des artistes. Je suis résident au Warehouse, au Magazine Club ou Rex Club à Paris. Je fais aussi parti du collectif Culture Bar-Bars et, avec 37 clubs, nous luttons pour la reconnaissance culturelle de ces lieux auprès des institutions, à travers la création du statut Clubs Cultures. Aujourd’hui, nous assurons les mêmes missions qu’une Smac** sans en avoir les subventions et bénéficier du même respect. Nous ne voulons plus être considérés comme des débits de boisson !

Te verra-t-on en festival cet été ? Oui, nous ne lâcherions rien. Nous ne sommes pas faits pour vivre enfermés chez nous. Il y aura un été festif en France en 2021. C’est vital.

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*Métropole européenne de Lille  

**SMAC : Scène de musiques actuelles, subventionnée chaque année à hauteur de 100 000 euros minimum par les collectivités territoriales.

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Propos recueillis par Julien Damien

A écouter / Techno Therapy Remixes de David Asko (A-Traction Records, sortie en mai)

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