Frànçois & The Atlas Mountains
Fruit de la passion
Apparu au début du millénaire, Frànçois & The Atlas Mountains s’est imposé comme une valeur sûre de la pop hexagonale. Toujours édité par le label anglais Domino (Franz Ferdinand, Hot Chip), parfois comparé à Talking Heads (pour la recherche musicale) ou Dominique A (pour la douceur du timbre et la sensibilité), le Charentais François Marry poursuit sa route avec un septième album. Trois ans après Solide mirage (et avant un projet avec le groupe Lysistrata, originaire de Saintes comme lui), il mène une balade lumineuse et éthérée à travers l’Europe. Banane bleue égaye une période pour le moins sinistre avec dix chansons faussement naïves. Épluchons-la avec lui.
Comment cet album a-t-il été composé ? C’est le fruit de la collaboration avec le Finlandais Jaakko Eino Kalevi, publié comme moi sur le label Domino. Depuis longtemps, je souhaitais réaliser un album avec un producteur assumant vraiment la direction artistique. Je raffole de sa musique, épurée, pop et minimaliste. Notre travail a été très intuitif, sans détour ni intellectualisation. Le projet s’est développé entre Berlin où il vit, Paris où j’habitais alors, et Athènes. L’album reflète une errance entre ces trois capitales, une douceur de vivre européenne, un peu bohème. C’est une romance au cœur de nos mégalopoles, une pop de climat tempéré.
Pourquoi ce titre, Banane bleue ? C’est une métaphore géographique théorisée dans les années 1980 : une trajectoire entre Liverpool et Milan. La densité urbaine reliant ces villes forme une gigantesque banane, vue du ciel la nuit. Au-delà de cette observation, je trouve l’expression assez poétique. La couleur et le goût de ce fruit collent bien à l’album, une sorte de blues assez souriant.
Est-ce aussi une référence au Velvet Underground ? Oui, le morceau Gold & Lips restitue d’ailleurs cet esprit, dans le groove du moins. Ce titre renvoie également à la banane de Philippe Katerine… J’ai pensé que c’était un fruit de bon augure pour aborder les choses de façon plus instinctive.
Vos chansons sont assez lumineuses. Ont-elles été composées avant la crise du Covid ? Oui, et tant mieux finalement, car cela a permis une légèreté que nous n’aurions pas forcément aujourd’hui. Cela dit, dès le départ, l’album charriait aussi une certaine tristesse, suite à une rupture…
Le disque serait-il né d’une déception amoureuse ? Oui, c’est un grand classique de la musique et de la création artistique en général. Rien d’original donc, mais selon moi la fraîcheur de l’album tient à sa direction musicale. Il est très aérien, ménage des espaces. Il s’agissait de prendre le contre-pied de cette morosité, de relever la tête, comme un cœur lourd se délestant par un sourire.
Cette esthétique tranche avec notre funeste époque… En effet, on a bien discuté de la date de sortie de l’album au sein du label. Si beaucoup d’artistes sont contraints de reporter, je souhaitais maintenir sa parution pour cette raison justement.
Quelles furent vos inspirations ? Certains textes possèdent plusieurs niveaux de lecture… Oui, c’est le cas de Holly Golightly qui renvoie à Truman Capote et à l’adaptation cinématographique de Breakfast at Tiffany’s de Blake Edwards, portée par Audrey Hepburn. C’est un texte écrit à 23 ans, lorsque je me suis installé à Bristol. Je passais alors beaucoup de temps chez une musicienne qui avait un poster d’Audrey Hepburn dans sa cuisine. C’était la muse absolue… Cette chanson très personnelle renvoie aux balbutiements de ma vie d’artiste. Comme la plupart de mes morceaux, elle se présente tel un parfum, libérée de toute narration au sens strict.
Le titre Coucou, très solaire, est une belle réussite de l’album. Pourtant, il paraît que vous n’aimez pas ce mot… Oui, je déteste sa trivialité. Il est faussement gai et finalement triste, surtout lorsqu’il est lancé par quelqu’un qu’on a follement aimé…
Quelles sont vos influences ? On vous compare souvent à Dominique A… C’est une connaissance, et effectivement une influence majeure. J’ai aussi été inspiré par I’m Your Man de Leonard Cohen. J’écoute tellement de choses, de styles musicaux différents…
On note aussi la participation de Renaud Letang sur Banane bleue, connu pour son travail avec Chilly Gonzales, Alain Souchon, entre autres… Que vous a-t-il apporté ? Il a décuplé cette sensation de douceur, de rondeur et d’espace. Il manie l’art de simplifier, d’épurer les morceaux, d’en trouver les éléments fondateurs sans en perdre essentiel. Le propos des chansons est d’autant plus perceptible.
Pour Solide Mirage, qui était plus rock, vous déclariez avoir eu envie de vous « détacher de l’orfèvrerie pop »… Vous semblez y être revenu à pieds joints, n’est-ce pas ? Complètement ! À l’époque de Solide Mirage j’avais envie de secouer le cocotier, d’aborder des thèmes sensibles comme la migration. J’avais envie de défendre certaines valeurs, notamment humanistes. Sans le regretter, je me suis rendu compte que c’était un exercice délicat… Ma musique n’était sans doute pas le meilleur vecteur de ce message politique. J’ai eu l’impression d’enfoncer des portes ouvertes. Je suis donc revenu à ce que je sais faire de mieux : composer des morceaux explorant le sentiment amoureux.
Pourtant, au fil de cette balade européenne, on ne peut s’empêcher de penser au Brexit… C’est vrai, beaucoup de titres ont été écrits à l’époque où je vivais à Bristol. Ma carrière musicale a débuté en Angleterre, grâce à une politique d’échanges européens. L’album traduit ce plaisir de pouvoir circuler librement d’un pays à l’autre. Il contraste donc avec le Brexit, d’autant plus que j’ai monté le groupe avec des musiciens anglais qui vont désormais galérer pour tourner en France, sans visa…
Comment vivez-vous cette période de Covid ? Je ne suis pas à plaindre. En tant qu’artiste, je m’inquiète bien sûr pour l’ensemble de la profession, mais suis souvent accaparé par des mouvements intérieurs, sans rapport avec l’actualité. D’ailleurs, je ne me sens pas bloqué, notamment pour enregistrer. En attendant de retrouver la scène, je trouve des formes de créativité différentes. J‘ai un côté caméléon.
À ÉCOUTER / Banane bleue (Domino)



