Energy Flash
La science des raves
Une rave au musée ? Et pourquoi pas. Bien plus qu’une sous-culture, ce mouvement reste le dernier grand courant à avoir traversé l’Europe, à la fin du siècle dernier. Il secoua d’abord l’Angleterre, puis la Belgique, l’Allemagne, avant de gagner le reste du continent. Le MuHKA d’Anvers accueille la première grande exposition consacrée au sujet. Son curateur, l’Anglais Nav Haq, retrace à travers Energy Flash une histoire singulière où il est question de musiques électroniques, bien sûr, mais aussi de liberté et de créativité.
Quelle est l’histoire de ce mouvement ? Il est né au milieu des années 1980 dans l’Europe de l’Ouest, à une époque de désillusion sociale, économique et politique, surtout pour les jeunes confrontés à la récession et à la naissance du néo-libéralisme. Ce fut également une période de progrès technologique qui a démocratisé la conception de la musique. Tout cela favorisa la naissance des raves.
En quoi était-ce inédit ? C’était un mouvement spontané et autonome, indépendant de l’état et des forces du marché. Il était donc considéré comme une menace. C’était un phénomène plus vaste et ouvert que le punk. Sur le plan artistique, cette vague de musique électronique rompant avec les codes du passé entraîna de grandes innovations. Il s’agit sans doute de la période la plus riche de l’histoire en terme de diversification musicale. Et du dernier grand mouvement « jeune ».
Ce courant reflète-t-il son époque, sur le plan culturel ou politique ? Oui. Il répond en quelque sorte au contexte socio-économique et politique de son temps. Ainsi, il a largement contribué à lutter contre les problèmes de ségrégation raciale et de lutte des classes en Angleterre. Les raves furent aussi importantes dans des endroits comme Berlin Est et l’Union Soviétique. Après les événements de 1989, elles jouèrent un rôle conséquent pour la jeunesse, entretenant l’espoir d’une nouvelle ère.

Est-il légitime d’associer cette culture à la drogue ? Oui, les drogues et en particulier l’ecstasy, ont joué un grand rôle. Elles ont d’ailleurs suscité une certaine panique. La plupart des pilules européennes venaient du Limbourg en Belgique. La musique électronique et l’ecstasy forment un mélange extrêmement puissant, favorisant le « réarrangement des sens » – l’ouïe et la vue – et provoquent une envie de s’abandonner, de perdre le contrôle…
Le mouvement est-il mort ? Quel est son héritage? Autonomes à l’origine, les raves sont progressivement devenues des entreprises sous licence ou des festivals. Finalement, ce mouvement est mort. Nous verrons bien quel sera le prochain. En attendant, la musique électronique reste une grande source d’innovation. Ce courant a offert une belle alternative à l’offensive néolibérale, ce dont nous avons cruellement besoin à l’heure actuelle…
Pourquoi monter une exposition sur ce sujet ? Parce que l’histoire n’a pas été assez bien racontée, et que toute une génération d’artistes est née de cette scène.
Quels thèmes privilégiez-vous ? Les libertés civiles, le contrôle, le désir et la jeunesse. Cette exposition s’appréhende comme une expérience car il n’y en a jamais eu de semblable. Elle ne ressemble à rien de ce que vous avez l’habitude de voir dans un musée, elle cherche à capturer l’énergie des raves.

Quels types d’œuvres y voit-on ? Nous avons rassemblé les pièces de 20 créateurs contemporains comme Mark Leckey, Jeremy Deller, Rineke Dijkstra et Daniel Pflumm. Il y a des vidéos, des photographies, des installations, et aussi des documentaires télé, des expériences vidéo musicales, des flyers et de nombreux objets historiques issus d’endroits où d’importantes raves ont eu lieu.
Plus concrètement ? Certains des objets exposés sont très rares, telles des pièces de The KLF ou un bout de dancefloor de l’Haçienda, club mythique de Manchester. Nous présentons aussi un film 8 mm de Wolfgang Flür, membre de Kraftwerk période classique, qu’il a réalisé lors de leur première tournée américaine. Il n’a jamais été rendu public, c’est un vrai morceau d’histoire. Tout comme la documentation sur la première rave organisée à Moscou, en 1991– la Gagarin Party.
Quels sont les écueils à éviter quand on monte ce genre d’exposition ? Il faut dépasser le seul courant musical en envisageant sa dimension socioculturelle. D’ailleurs, les salles des musées jouissent généralement d’une piètre acoustique. Mais heureusement, je ne souhaitais pas simuler une rave ici ! Nous avons toutefois dû nous attaquer à la sono en consultant un ingénieur du son.
Pourquoi avoir choisi le morceau de Joey Beltram pour titrer cette expo ? D’abord parce qu’il fut publié par le label R&S Records à Gand, on le considère comme un disque belge bien que Beltram soit américain. Ensuite, il s’agit du morceau qui a eu le plus d’influence dans l’histoire de la musique électronique. Et surtout, il résume parfaitement le phénomène rave.
Quels sont vos artistes ou titres favoris de cette période ? Il y en a tellement ! J’adore Beltram et le son New Beat. J’ai aussi beaucoup écouté de musique hardcore et de techno anglaise. Sans oublier les productions de Cologne ou de Berlin… A Guy Called Gerald est une légende tout comme LFO. Bref, je pourrais vous faire une playlist qui prendrait des semaines !










