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Lobby boom

Fondée en 1992 par des journalistes d’investigation néerlandais, l’ONG Corporate Europe Observatory mène un travail de veille et d’alerte sur l’influence des lobbies au sein des institutions européennes. Lora Verheecke, « militante-chercheuse » de l’équipe bruxelloise, y suit par exemple depuis deux ans les obscures tractations qui entourent le projet d’accord commercial transatlantique, connu en France sous le nom de TAFTA. Elle nous livre quelques clefs de la bataille que le CEO conduit pour informer les citoyens européens.

Quel est votre rôle? Nous effectuons un travail de recherche sur l’influence des lobbies sur les secteurs du commerce, de la finance, de l’agriculture, du climat et de l’environnement, sur lesquels nous rédigeons des rapports diffusés auprès des médias et des réseaux sociaux. Ceci nous permet de dépasser la simple campagne d’information et d’anticiper les propositions à venir avant qu’elles ne soient rendues publiques.

Pourquoi ? Lorsqu’on entend parler d’un projet, comme le TAFTA récemment, il faut savoir que les lobbies sont sur le coup depuis longtemps. Ils ont agi et influé sur les propositions de lois émises par la Commission. Il est donc souvent trop tard, car la formulation même de la loi fixe le champ du débat. Par exemple, on ne se demande plus si oui ou non il faut extraire du gaz de schiste mais comment réduire les risques de l’extraction. Et le Parlement n’a plus d’autre marge de manœuvre que d’amender le texte…

Comment les lobbies exercent-ils leur influence ? On croit toujours qu’un groupe comme Philip Morris sévira en ouvrant un bureau sur le rond-point Schuman près de la Commission. En réalité, la démarche est plus subtile. Les lobbyistes sont généralement jeunes, beaux, ont fait leurs classes au Collège de l’Europe et connaissent parfaitement le milieu bruxellois. Ils parlent plusieurs langues et le jeudi soir, ils boivent des coups place du Luxembourg où tout le monde sort. Ils agissent discrètement, ciblent les députés qui viennent d’être nommés ou sont en désaccord avec un projet, les abordent de manière informelle en tenant compte de leurs péchés mignons.

Mais encore ? Conscients que le lobbying direct ne suffit pas, ils multiplient les canaux où diffuser leur message pour le rendre crédible. En payant une étude scientifique, une agence de relations publiques pour concevoir des campagnes, des événements ou même créer de fausses ONG, présentées comme la voix des usagers alors qu’elles sont financées par les entreprises !

 

Comment menez-vous vos enquêtes dans cet univers réputé très secret ? Paradoxalement, beaucoup d’informations sont accessibles de manière légale car la société civile et les médias s’intéressent peu au sujet. Les cabinets d’avocats qui proposent leurs services de lobbyistes freelance ont tendance à vanter leurs meilleurs succès sur leurs sites. Certains députés écœurés nous transfèrent aussi les sollicitations qu’ils reçoivent. Il nous arrive de nous inviter dans les réunions publiques qu’organisent ces cercles. Nous demandons aussi des documents officiels, qui ont l’obligation d’être livrés sous quinze jours dans le cadre d’une directive sur la transparence. Hélas, ceux-ci nous parviennent régulièrement noircis ou réduits à deux lignes, sans que nous puissions exercer aucun droit de recours… à l’inverse, nous devons sans cesse prouver tout ce que nous avançons, à tel point que nous faisons relire nos rapports par des avocats.

Quel est votre objectif ? Nous militons pour plus de démocratie et de transparence, pour qu’il y ait des règles et la volonté politique de les faire appliquer. Même à Washington, le registre des conflits d’intérêts est obligatoire ! Pas en Europe.José Manuel Barroso ne devrait pas pouvoir travailler chez Goldman Sachs en quittant son poste de président de la Commission sans que personne ne s’offusque. Notre but est de créer un pont entre les décisions institutionnelles et leur application dans la vie des gens. Il est temps que Bruxelles sorte de sa bulle, car cet isolement et ce sentiment d’impunité engendrent parfois des choix néfastes.

Bruxelles, le 18.10.2013

Comment effectuer ce travail d’alerte sans alimenter les populismes ? Nous avons été les premiers à contrecarrer les arguments erronés de la campagne pour le Brexit. Ce vote n’est malheureusement que l’effet boomerang des décisions anti-démocratiques imposées par Bruxelles. Notre idée n’est pas d’alimenter les critiques non constructives, mais de repolitiser l’Europe en posant les jalons d’un véritable débat public et contradictoire. Ce qui implique un effort de traduction, de décryptage, de présence sur le terrain, pour informer le public de ces enjeux qui le concernent plus que jamais, puisque 40 à 50 % des lois nationales sont régies par l’UE.

la liste des lobbies des entreprises auxquels la Direction Générale de la Concurrence a accordé le plus d’entretiens lors des prémices des négociations sur le TTIP (de janvier 2012 à février 2014). *Source : TTIP : Eldorado des lobbyistes, article du 14 juillet 2015, corporateeurope.org © CEO & Sum of Us

La liste des lobbies des entreprises auxquels la Direction Générale de la Concurrence a accordé le plus d’entretiens lors des prémices des négociations sur le TTIP (de janvier 2012 à février 2014). *Source : TTIP : Eldorado des lobbyistes, article du 14 juillet 2015, corporateeurope.org © CEO & Sum of Us


 

Simon Denny © Calla Henkel & Max Pitegoff

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LES ENQUETES ARTISTIQUES DE SIMON DENNY


 

Propos recueillis par Flora Beillouin

David contre Goliath, en quelques chiffres

30 000 lobbyistes agissent au quotidien auprès des fonctionnaires européens (source :The Guardian)

Parmi les groupes d’influence présents à Bruxelles, on compte 70 % d’entreprises contre seulement 10% d’ONG, associations de consommateurs et syndicats (source :Alter EU
européenne)

4,5 à 5 millions d’euros par an : budget alloué au lobbying par Exxon Mobile, Shell et la Deutsche Bank en 2014, à l’approche de la COP21 (source : Transparency
International EU)

L’ONG Finance Watch dispose d’un budget de 5 millions tandis que celui du lobbying financier est de 120 millions (source : Corporate Europea Observatory)

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