Lou Trotignon
Humour en transition
Faire rire sur la transidentité, c’est le pari réussi de Lou Trotignon. L’humoriste de 29 ans remplit les salles de France et d’ailleurs en parlant de testostérone, de coupe mulet et de poils inter-fessiers. Son spectacle intitulé Mérou est une ode à la liberté qui bat en brèche les normes et leurs absurdités. Face aux relents réactionnaires ambiants, il fallait bien cette arme de dérision massive.
En quatre ans, vous êtes passé de la plus petite salle de Paris à une tournée dans toute la France, avec des dates en Belgique et au Québec. Ça fait quoi ?
J’ai encore du mal à réaliser ! J’ai réellement commencé dans la plus petite salle d’humour de Paris, la Petite loge. On dit que ses loges se trouvent dans le local poubelle… C’est une bonne école : impossible de faire semblant devant 20 ou 25 personnes, on est obligé de travailler. Me retrouver aujourd’hui devant 2 000 personnes comme récemment à Lyon, c’est hyper gratifiant. Et c’est un pied de nez à ceux qui me disaient que la transidentité était un sujet de niche. En fait, ça intéresse beaucoup de monde. Il y a plus de gens avec nous que contre nous.
Votre spectacle a évolué au fil de votre transition de genre. Comment l’avez-vous nourri de cette expérience personnelle ?
Je parle de moi comme tous les humoristes de stand-up. Sauf que je n’ai jamais réussi à écrire de sketchs sur le métro ou le pain. Les bons comédiens sont ceux qui montent sur scène parce qu’ils n’ont pas le choix. Il est vital d’être la personne la plus honnête sur scène, parce que le stand-up révèle l’humain sous toutes ses coutures. Lors de mes premières dates, avant mon coming-out, j’expliquais que je me “posais des questions”. Comme je ne me trouvais pas sincère, j’ai dévoilé ma transidentité devant le public. Je me suis immédiatement senti beaucoup mieux, tout en me rendant compte qu’il y avait une demande sur ce sujet. Choisir qui l’on est vraiment, c’est une réflexion qui peut parler à n’importe qui.

À quel moment avez-vous compris que le rire pouvait devenir un véritable outil pour parler de sujets intimes ou complexes ?
Si j’avais eu des cours drôles à l’école, je pense que j’aurais mieux retenu mes leçons d’histoire… Je n’aime pas dire que mon spectacle est didactique, je le vois plutôt comme un témoignage. L’humour rend intelligible beaucoup de choses, il suscite l’empathie. C’est un soft power, même s’il ne suffit pas : il faut aussi des gens dehors, en colère, pour faire avancer les combats.
Pour vous, l’humour est un outil de lutte. En même temps, votre spectacle n’est pas une tribune. Vous sentez-vous quand même en mission, face à la montée des actes transphobes ?
Depuis que j’ai commencé mon spectacle, le monde a changé : il serait sans doute interdit aux États-Unis (où l’administration Trump mène une offensive contre les droits des personnes trans, ndlr). La transidentité est devenue un débat public, mais sans aucune voix trans. Parler en notre nom, sans nous inviter, ce n’est pas possible. Je garde espoir : peut-être que les attaques subies par notre communauté montrent aussi que nous prenons davantage de place, que nous sommes plus visibles et reconnus qu’avant.

Qu’est-ce qui vous surprend le plus dans les réactions des spectateurs après une représentation ?
Je parle beaucoup des réactions du public dans Mérou. Le stand-up se construit avec lui. Ce sont d’ailleurs les spectateurs qui ont choisi le titre du spectacle : le mérou, un poisson qui change de genre au cours de sa vie. L’une des réactions qui m’a le plus touché, c’était à Avignon. Je vois dans le public un quinquagénaire qui fait un peu la gueule. À la sortie, c’est le dernier à m’attendre. Il m’explique que sa fille trans lui a demandé de voir mon spectacle. Au départ, il était réticent, mais il m’explique qu’il a finalement compris. Sentir que mon histoire peut aider des personnes, des familles, m’a beaucoup touché.
Que pensez-vous de la santé de l’humour en France, à l’heure où la liberté d’humoristes politiques comme Blanche Gardin ou Guillaume Meurice est inquiétée ?
Paradoxalement, certains humoristes soi-disant non politisés n’hésitent pas à taper sur la communauté LGBTQ+ en regrettant de ne plus pouvoir rien dire. Or, dans les faits, c’est Guillaume Meurice, humoriste jugé trop partisan, qui a été licencié par France Inter en 2024…



