Serge Najjar
La poésie des façades
Il est avocat mais surtout connu pour ses images graphiques d’un Liban inédit, où l’architecture se mue en poésie géométrique. Serge Najjar a démarré sur Instagram avec un téléphone portable, avant d’être exposé dans le monde entier. Il propose un regard différent, presque abstrait, sur ce pays qui charrie son lot de clichés. Une bonne raison de découvrir l’exposition consacrée par l’Institut du monde arabe de Tourcoing à cet amoureux de Le Corbusier et de Ferrante Ferranti.
Né à Beyrouth en 1973, vous avez commencé à photographier cette ville en 2011. Comment avez-vous vu évoluer votre pays ?
J’ai commencé à photographier le Liban alors qu’il était déjà en pleine reconstruction. C’était un pays d’avant-crise, avant l’explosion du port de Beyrouth en 2020. Il y avait de nombreux chantiers, ce qui m’a beaucoup aidé, puisque l’essentiel de mes photographies ont pour cadre ce type d’endroits. Après la catastrophe, tout a été suspendu. La population était dans une grande précarité, les chantiers se sont raréfiés, ce qui a ralenti mon travail. Mais, par je ne sais quel miracle, le Libanais se réinvente continuellement. Une chance pour moi, j’ai pu poursuivre mon exploration.
Vous avez embrassé la photo à 37 ans, avec votre téléphone portable. Qu’est-ce qui a tout déclenché ?
Ma mère m’a inscrit à un atelier de photographie animé par une amie. Je n’y ai pas vraiment appris la théorie ou la technique, j’ai surtout été attentif aux gestes de cette professeure : le fait de zoomer pour mieux regarder m’a impressionné. Si l’on observe attentivement une scène, qu’on la sort de son contexte, on peut lui donner une autre forme, presque la sacraliser. C’est devenu l’essence de ma photographie.

Vos clichés proposent des visions assez irréelles, proches de la peinture abstraite. Vous souhaitez montrer une autre image de votre pays ?
Je tiens à proposer des photos du Liban pas trop identifiables, sans identité locale. C’est pour cette raison qu’elles ne montrent jamais la guerre ou de vieilles pierres. Je ne photographie pas l’architecture, mais le moment où elle s’éloigne du bâtiment pour devenir une pensée. Au-delà du béton, je préfère l’ombre, la silhouette ou la lumière qui font basculer le réel. La lumière est un souffle, une matière à sculpter. Montrer ainsi mon pays est aussi une forme de résistance. Mes photos sont plutôt calmes, alors que nous sommes saturés d’images qui crient.
Elles répondent à un besoin de vide, non pas une absence mais une respiration.
Vous êtes fasciné par les chantiers, les immeubles inachevés. Est-il facile d’y accéder ?
C’est très délicat. D’abord, parce que ce sont des lieux dangereux. Ensuite, parce que ma présence n’y est pas toujours appréciée. Je m’assure systématiquement d’avoir toutes les autorisations, puis de me faire oublier. Pour mieux saisir la sincérité.
Que racontent ces décors que la nature ou les bâtiments achevés ne racontent plus ?
J’adore la nature, elle me ressource. Mais curieusement, ce n’est pas ce que j’aime photographier. J’ai besoin de lignes pures, que je trouve dans ces façades. Je les considère comme des toiles vivantes. Il m’importe de capturer ces gestes artistiques en construction. Je rêverais d’aller photographier la ville indienne de Chandigarh, conçue par Le Corbusier. Mais ces grands architectes n’ont plus besoin de mon objectif. Je préfère les chantiers banals.
Est-il vrai que vous ne retouchez pas vos images ?
Certains me demandent pourquoi je me donne autant de peine, alors qu’il est aujourd’hui possible de tout ajouter ou gommer sur une photo. Je crois que je suis un puriste sur ce plan, c’est même le moteur de ma passion. Une main indésirable peut créer de l’ombre, certes, mais sans cette présence spontanée, il n’y a pas de photo, selon moi. Coller des choses entre elles, créer du factice ne m’intéresse pas. Je souhaite qu’on croie ce que l’on voit. Parce que l’impossible existe, il suffit de poser le bon regard.
À quoi le public peut-il s’attendre à l’Institut du monde arabe de Tourcoing ?
Je ne souhaite pas forcément que le public admire mes photographies. Plutôt qu’il découvre le Liban autrement. Il était important pour moi d’offrir ce regard et modifier légèrement la manière dont on imagine mon pays.
Comment le milieu artistique se porte-t-il à Beyrouth ?
On dit que l’on s’exprime d’autant mieux dans l’adversité. Ce fut le cas en Europe après la Seconde Guerre mondiale, et le Liban montre lui aussi une impressionnante vitalité malgré les difficultés et les conflits. Des vernissages révèlent chaque semaine des artistes remarquables dans les domaines de la peinture, de l’architecture ou de la musique. Leurs travaux s’exposent localement et à l’étranger.
Le conflit entre Israël et le Hezbollah au Liban a-t-il un impact sur votre travail ?
Cela freine parfois nos mouvements. Mais cette passion pour la photographie, que je pratique exclusivement le week-end, est un exutoire. Ces moments solitaires, à pied ou en voiture, sont précieux. J’ai traversé tant de situations difficiles, vécu la guerre et connu de malheurs dans ma vie qu’aujourd’hui, je ne peux plus être découragé ni baisser les bras. Cette irrésistible envie de créer me rapproche de mon Liban.















