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Les nouveaux romantiques

Entre 1979 et 1980, dans la pénombre d’un club londonien, une génération a réinventé la musique, la mode et la liberté. Aujourd’hui, le Design Museum de Londres rallume les projecteurs du Blitz, lieu mythique et matrice flamboyante des années 1980. Bienvenue dans le repaire où se cristallisèrent les avant-gardes stylistiques d’une époque.

Londres, 1979. Le pays, frappé par la crise, s’enfonce dans l’austérité. Margaret Thatcher vient d’être élue, les friches industrielles se multiplient, le punk s’essouffle. Mais l’esprit rebelle de l’Angleterre ne s’est pas éteint : il s’est métamorphosé. Derrière une porte anonyme de Covent Garden, une bande de jeunes excentriques, étudiants en art, musiciens et rêveurs s’anime sous les lumières du Blitz Club. À l’époque, n’entrait pas qui voulait. Tous les mardis, Steve Strange, son cofondateur à la silhouette de dandy futuriste, filtrait l’entrée avec autorité. Au Blitz, on ne venait pas “juste pour être vu” : il fallait appartenir au monde qu’on y inventait.

Le refus de l’ordinaire
Devenir un “Blitz Kid” ou un “New Romantic”, c’était refuser l’ennui conformiste d’une société grise et d’une culture de masse imposée. Dans ce refuge on osait tout : androgynie, costumes de théâtre, maquillage outrancier… On empruntait à Bowie – habitué du club – au cinéma expressionniste, au cabaret berlinois. Les silhouettes ressemblaient à des sculptures mouvantes. Le Blitz devenait un laboratoire esthétique, un manifeste visuel. Et derrière ce tourbillon, un hymne indémodable : Fade to Grey, tube du groupe Visage, dont Steve Strange était le visage, justement.

The Face, vol 1

Un manifeste pour la liberté
On célèbre aujourd’hui cette légende à travers 250 objets : vêtements, flyers, vinyles, photographies, objets de design, projection de films rares et magazines. Les reconstitutions immersives font revivre le bar, la piste de danse, les ombres des clubbers. Sur les murs, des affiches d’après-guerre rappellent l’origine du nom : Blitz, l’éclair – celui des bombardements, mais aussi de la fulgurance. La musique de Rusty Egan, autre cofondateur et DJ, enveloppe l’espace : de Soft Cell à Kraftwerk. Des projections montrent des silhouettes papoter, boire, fumer, danser… On se laisse happer par l’énergie folle de cette faune baroque dont on regrette de ne pas avoir fait partie.

Retiens la nuit
Le Blitz n’a existé que dix-huit mois. Suffisant pour bousculer les corps, les genres et les codes de la mode. De ces nuits londoniennes ont émergé des figures flamboyantes : Boy George, Sade, Spandau Ballet, Bananarama, Ultravox, ainsi que des créateurs de mode comme Stephen Jones et Judy Blame, ou les fondateurs de The Face et i-D. Tous envisageaient leur existence comme une performance et la nuit comme une promesse. L’exposition interroge aussi notre présent. Que reste-t-il de cette envie de se réinventer ? Dans un monde numérique où l’image, souvent calibrée, se partage en un instant, y a-t-il encore de la place pour la singularité, le bizarre assumé ? Le Blitz n’était pas seulement un club : c’était une manière de revendiquer le droit d’exister autrement, se sauver par l’art et la poésie dans un monde désenchanté.

Texte : Elisabeth Blanchet / Photo : Outside the Blitz club in 1979 © Sheila Rock

Blitz : The Club That Shaped the 80s 
Londres, jusqu’au 29.03.2026
Design Museum, mar > jeu : 10h-17h,
ven & dim : 10h-18h, sam : 10h-20h
£14 > £11, designmuseum.org

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