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La Roue de l'infortune

Tassiana Aït-Tahar

Avec Uber Life, Tassiana Aït-Tahar transforme ses années passées à livrer pour Uber Eats en un livre aussi nerveux que lucide. Entre journal de terrain, objet photographique et geste artistique, l’ouvrage raconte de l’intérieur un travail présenté comme libre mais vécu comme une mécanique d’usure — et révèle comment cette expérience est devenue le moteur d’une œuvre.

Avant d’entrer dans une école d’art, Tassiana Aït-Tahar a surtout connu les horaires décalés, les petits boulots et les fins de mois incertaines. Ménage, restauration, intérim, animation… et puis Uber Eats. Un choix d’abord pragmatique, presque banal, attiré par la promesse d’indépendance. « Avant d’être artiste, j’étais livreuse Uber Eats », écrit-elle simplement, comme pour rappeler que tout part de là. Avec Uber Life, cette expérience devient la matière d’un livre inclassable, à mi-chemin entre le carnet de bord, le témoignage social et le projet artistique. On y entre par fragments, par images, par anecdotes, mais avec une impression immédiate de réel, comme on arrive sur une zone de livraison. Parkings de fast-food, scooters alignés, téléphones branchés sur des batteries externes, discussions qui tournent en rond en attendant la prochaine course. Le quotidien d’un livreur s’y révèle dans ce qu’il a de plus répétitif et de plus addictif.

Cuisine et dépendance

Car le piège, raconte Tassiana, tient justement dans cette illusion de liberté. On se connecte quand on veut, on travaille pour soi, on gère son temps… du moins en apparence. En pratique, tout dépend de l’algorithme, des bonus, des notations, des zones plus ou moins favorables. « Tu dors, tu manges, tu bosses », résume-t-elle, décrivant ces journées qui s’étirent jusqu’à la nuit parce qu’on veut atteindre les 100 euros par jour, puis un peu plus, puis encore une course. Le livre montre avec une précision presque clinique comment ce système use les corps et les nerfs. Attente non payée, courses mal rémunérées, comptes bloqués sans explication, accidents à la charge du livreur, concurrence permanente. Le sociologue Fabien Lemozy parle d’un travail dominé par l’endurance, où l’on finit par se rendre « corvéable » pour une plateforme qui évalue en permanence les performances sans jamais se montrer.

Uber Life 2 -© Tassiana Aït-Tahar
Matière brute

La violence est diffuse, mais constante. Mépris de certains clients, tensions avec les restaurateurs, contrôles de police, vols, agressions, harcèlement. Pendant le Covid, les livreurs deviennent indispensables sans être protégés, visibles sans être reconnus. Tassiana raconte cette sensation d’être partout et nulle part à la fois, coincée dans une activité dont tout le monde profite mais que personne ne regarde vraiment. « On a pitié de nous dans les films, mais dans la vraie vie, ce n’est pas pareil », note-t-elle. Ce qui frappe pourtant, dans Uber Life, ce n’est pas seulement la dureté du constat, mais la manière dont il se transforme en forme artistique. Les photos sont prises sur le vif, au milieu des vélos, des trottoirs, des néons. Les cadrages changent sans cesse, comme si le livre refusait de se poser. On y trouve aussi des captures d’écran de l’application, des tickets de commande, des messages de clients, des restes de repas, des témoignages de livreurs. Tout ce qui se perd habituellement devient ici matière à récit.

Uber Life 3 -© Tassiana Aït-Tahar

A bonne école

Ce regard, Tassiana Aït-Tahar l’a affirmé en entrant à l’école Kourtrajmé, presque par effraction, en collant ses images sur les murs pour se faire remarquer. Le photographe JR se souvient d’une candidate sans parcours académique classique mais avec une énergie impossible à ignorer. Elle avait, dit-il, accès à « un terrain auquel personne n’avait accès ». C’est sans doute ce qui donne à Uber Life sa force particulière. Le livre ne parle pas des livreurs, il parle depuis leur monde. Un monde fait d’attente, de fatigue, de débrouille, d’humour aussi, et d’une impression tenace d’être coincé dans une partie dont les règles changent sans prévenir. À l’heure où tout s’accélère, Tassiana impose un arrêt sur image sur un travail que l’on croise tous les jours sans vraiment le voir.

Texte : Nicolas Pattou / Photos © Tassiana Aït-Tahar

A lire / Uber Life
de Tassiana Aït-Tahar (Fisheye Editions)
160 p., 38,99€

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