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Opéra à cœur ouvert

Barbara Eckle ©Ayse Yavas

L’Opéra de Lille a un nouveau visage. La Suisse Barbara Eckle en a été nommée directrice, prenant la suite de Caroline Sonrier, qui fut à la tête de la prestigieuse institution lyrique durant 22 ans, pour en faire un lieu de création exigeant et populaire. Sa successeure s’inscrit dans la même démarche… tout en renouvelant le projet. La dramaturge dévoile une programmation articulée en “constellations”, présentant de nouvelles formes de concerts et propices aux découvertes et rencontres. À la veille de l’ouverture d’une saison pas comme les autres, elle nous en dit plus.

Qu’est-ce qui vous séduit dans l’Opéra de Lille ? C’est un endroit extraordinaire dans le paysage lyrique en France. J’ai vraiment appris à le connaître lorsque j’étais responsable de la programmation musicale du festival Ruhrtriennale, en Allemagne. Nous avions commandé une œuvre lyrique au compositeur Georges Aperghis, Die Erdfabrik, et l’Opéra de Lille s’est manifesté pour coproduire ce spectacle, en 2022. J’ai été surprise et intriguée. J’ai alors découvert une programmation très intéressante, et ouverte.

Selon vous, qu’est-ce qui fait l’identité de ce lieu ? Il y a ici une approche du répertoire particulière, le baroque a toujours joué un grand rôle, comme les œuvres contemporaines, offrant une rare diversité artistique. Et puis je crois que le public lillois n’est pas conservateur. On peut donc construire quelque chose d’inédit ensemble, et cette curiosité permet l’expérimentation.

Comment décririez-vous votre projet et comment l’avez-vous élaboré ? Il s’appuie sur l’activité existante en développant les notions d’ouverture et de modernité. J’ai conçu la programmation aux côtés de Miron Hakenbeck, avec lequel je travaillais déjà à l’opéra de Stuttgart. Nous sommes dramaturges tous les deux et regardons toujours au-delà de l’oeuvre pour en distiller l’enjeu social, politique, philosophique… C’est pourquoi nous avons créé les “constellations”, une par saison, de l’automne à l’été.

De quoi s’agit-il ? De créer un petit monde autour d’une oeuvre lyrique, à travers une programmation de danse et de concerts, en lien avec l’esthétique et le sujet de l’opéra présenté. Pour cela, on travaille avec des artistes en prise avec leur époque. Ils peuvent parfois être très jeunes, donc une génération qui n’apparaît pas souvent à l’opéra. La programmation varie ainsi entre noms reconnus ou émergents.

Vous dites vouloir ouvrir les portes de l’opéra à un public encore plus large. Comment ? L’Opéra est ouvert lors des représentations, mais fermé le reste du temps, alors qu’il s’y passe beaucoup de choses ! On ne peut pas programmer plus de dates, mais on peut ouvrir le lieu durant une semaine spécifique, baptisée “Open Week”. Parallèlement aux répétitions d’une oeuvre lyrique (deux ou trois semaines avant la première), il y aura de la danse, des concerts, des conférences, des ateliers, des rencontres avec les artistes… Avec le public, on souhaite transformer l’opéra en lieu situé quelque part entre le terrain de jeu et l’agora.

Pouvez-vous nous parler des concerts “Sieste” et “Insomniaque” ? Il y a toujours eu les concerts du mercredi à 18h, avec un public très fidèle. C’est génial, mais ce format existe maintenant depuis plus de 20 ans. Nous avons donc imaginé d’autres manières de faire découvrir la musique. D’abord avec le concert “Sieste”, on s’allonge sur une natte pour écouter 45 min de musique à la pause déjeuner. Les concerts “Insomniaque” auront lieu la nuit, de 21h jusqu’à 1h ou 2h du matin, avec trois représentations consécutives, toujours sur des nattes. Cela suppose un autre état d’esprit et de corps. De plus, on met le public au même niveau, connaisseurs ou néophytes. Il y aura aussi de la musique électronique.

Comment allez-vous ouvrir cette saison ? Avec un moment qui reflète nos intentions, cet esprit d’ouverture et de liberté. On s’est appuyé sur le concept de parade. On va donc ouvrir la saison en dehors de l’opéra. Des groupes amateurs jouant des musiques très variées viendront de divers quartiers. Il y aura les harmonies de Lille-Fives et de Lille-Centre, un groupe de punk, Big Death Amigo, le chœur d’enfants de l’Opéra de Lille, Finoreille, un groupe d’avant-garde de jazz, une chanteuse lyrique…

Et ensuite ? Tous ces groupes vont se rassembler sur la place de l’opéra pour jouer une œuvre originale, composée par Michael Wertmüller, qui va fédérer les styles. Ensuite, on entrera dans l’Opéra pour écouter l’ONL jouer Parade d’Erik Satie, face au fameux rideau de scène peint par Picasso lors de la création du ballet, et prêté par le Centre Pompidou. Les élèves pianistes du conservatoire de Lille joueront aussi à tous les étages de l’Opéra.

S 62° 58′, W 60° 39′  de Peeping Tom © Samuel Aranda

S 62° 58′, W 60° 39′ de Peeping Tom © Samuel Aranda

Pourquoi avez -vous choisi, comme premier grand opéra, L’Écume des jours d’Edison Denisov, d’après Boris Vian ? Un roman qui résonne dans notre imaginaire collectif… Exactement, c’est l’une des raisons. Cet opéra a été créé à Paris en 1986. Je l’ai découvert à Stuttgart et j’ai toujours été très étonnée de voir qu’il n’avait jamais été repris en France. Edison Denisov a vécu en union soviétique quand les artistes étaient très contraints. Arrivé en France, il a pu créer librement. Il a développé un langage mêlant des styles de toutes les époques : le jazz, bien sûr, des chants de l’église orthodoxe, le surréalisme… Il est tant de découvrir cette œuvre, et Lille est le bon endroit !

Comment allez-vous construire cette constellation autour de L’Écume des jours ? En distillant les sujets de cette œuvre, la fragilité de la vie et de l’amour. Pour la danse, nous avons invité Peeping Tom. La pièce raconte l’histoire d’un navire prisonnier de la glace polaire, dans lequel les passagers tentent de survivre avant de développer un questionnement existentiel qu’on retrouve dans L’Écume des jours, quelque chose de l’ordre de l’innocence perdue. Et parmi les concerts, on entendra une œuvre que j’aime beaucoup, d’une poésie surréelle : Harawi d’Olivier Messiaen, sur l’amour au-delà de la mort.

On observe pas mal d’œuvres du XXe siècle dans la programmation. Est-ce là aussi un parti pris ? Je voulais donner de la place à des langages musicaux novateurs. C’est le cas pour Edison Denisov ou de Leoš Janáček, qui composait à partir de la mélodie des paroles autour de lui, dans la rue, et bien sûr la musique minimaliste de Philip Glass avec Les Enfants terribles. Donc oui, ce sont trois œuvres du XXe siècle, pas du tout académiques mais très abordables !

Vous faites aussi la part belle au répertoire avec, en été, La Flûte enchantée de Mozart… Oui, et cette mise en scène de Suzanne Andrade et Barrie Kosky est vraiment particulière, joyeuse, s’adressant à toutes les générations. L’histoire est servie par un film d’animation, qui traduit la rapidité des idées de Mozart et la place de la jeunesse, qui doit s’émanciper des parents pour trouver son propre chemin à l’aide de l’amour. C’est très moderne !

Propos recueillis par Julien Damien / Portrait © Ayse Yavas

Opéra de Lille
Place du Théâtre, Lille, 1 spectacle : 75 > 5€ (abo 4 à 7 spectacles : – 20 % • abo 8 spectacles et plus : – 25 %), opera-lille.fr

Sélection / 20.09 : Parade dans la ville, concert Steamboat Switzerland // 20 & 21.09 : Parade en grande salle et à tous les étages // 23 & 24.09 : Exposition du rideau Parade de Picasso // 28.09 : Messiaen, Ravel, Wagner / Liszt – Chant d’amour et de mort // 07.10 : Concert Sieste // 11.10 : Concert Insomniaque // 14 > 18.10 : Open Week L’Écume des jours // 23.10 : Concert Heure bleue // 05 > 15.11 : Edison Denisov – L’Écume des jours // 21 > 23.11 : Peeping Tom – S 62° 58’, W 60° 39’ //  29 & 30.11 : Big Bang Happy Days des enfants

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