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Viva l’Opera !

© Eric Le Brun

En décembre 2003, l’Opéra de Lille rouvrait sous les clameurs du public après cinq ans de travaux, accompagnant dans la foulée le lancement de Lille Capitale européenne de la Culture. Dans un bâtiment au lustre retrouvé, liberté était laissée à Caroline Sonrier de créer l’identité d’un lieu de production lyrique. à l’heure d’évoquer le bilan des 10 ans, la musicienne de formation préfère regarder vers l’avenir. Rencontre avec la première femme nommée directrice d’un opéra en France.

Quels étaient vos objectifs en arrivant à la direction de l’Opéra de Lille ?

La mission première d’un opéra, c’est précisément de produire des opéras. Cela surprend le public, qui croit souvent qu’on programme des troupes en tournée. Or, il faut constituer une équipe, trouver un metteur en scène, engager les rôles principaux… La plupart du temps, j’ai privilégié des pièces du grand répertoire lyrique, qui déclenchent un choc et donnent envie de revenir.

Pour cela, il a fallu composer avec un budget plus limité que vos confrères à Paris ou Bruxelles ?

Il est vrai qu’on ne peut rivaliser sur ce plan. Il faut se démarquer avec des propositions originales, des pièces et des classiques plus décalés. On a aussi joué avec nos spécificités. Notre choeur de qualité participe à la plupart de nos productions. Nous pouvons aussi compter sur deux ensembles en résidence : l’ensemble belge Ictus pour le contemporain, et le Concert d’Astrée, spécialisé dans la musique baroque – chose rare. Ceci donne une couleur très particulière à des oeuvres mythiques.

Quels sont les opéras dont vous êtes particulièrement fière ?

Par exemple, notre première production, Madame Butterfly, en 2004. C’était aussi le premier opéra mis en scène par Jean-François Sivadier, resté notre complice depuis lors. Citons aussi Jules César de Haendel ou encore La Métamorphose, d’après Kafka créé par Michael Levinas en 2011. Et puis Cendrillon en 2012, avec les musiciens de l’onl. Un triomphe ! Je choisis des chefs-d’oeuvre, bien sûr, mais pas toujours connus du grand public, comme La Petite Renarde Rusée de Janácek, ou La Finta Giardiniera, l’un des opéras de Mozart les moins célèbres.

Vous accordez aussi une grande place à la danse…

Absolument. Et ce n’est pas le cas de tous les opéras ! Les chorégraphes contemporains travaillent souvent les formes hybrides, et je tenais à mettre en avant des artistes développant un nouveau langage. Accueillir un chorégraphe en résidence, c’est un repère pour le public.

Qu’attendez-vous de ces chorégraphes ?

Christian Rizzo, en résidence de 2007 à 2012, faisait des propositions radicales. J’aime sa façon de remettre en question la définition de la danse elle-même, son approche de la création, le travail sur un plateau. Il sera d’ailleurs à l’affiche de cette 10e saison. Il a dérouté une partie du public, mais un noyau important de fidèles s’est constitué, des spectateurs sensibles à l’architecture, aux arts plastiques et visuels. Ce n’était pas facile de lui succéder…

Justement, pourriez-vous présenter son successeur ?

Daniel Linehan m’impressionne par l’étendue de son talent. Il a déjà présenté ici certaines pièces. Il a aussi réuni 40 personnes sans emploi pour un stage participatif. Sa première création à Lille s’appelle Karaoké Dialogues. Comme toujours, il explore le lien entre un texte, poétique, proche du haïku, et sa transformation en mouvement par le danseur. Cela recouvre une dimension politique importante, un regard sur le monde et ses absurdités.

Qu’en est-il de votre ouverture à de nouveaux publics ?

Cela a fonctionné tout de suite, en particulier auprès des jeunes. Sans jamais nous couper des habitués, nous avons mené une politique de quotas volontariste, en réservant des places aux abonnés, mais aussi aux scolaires et aux centres sociaux. Surtout, nous avons multiplié le nombre de représentations pour chaque opéra. Et puis, durant les week-ends Happy Days, on présente l’art lyrique dans des circonstances inattendues en ouvrant grand nos portes. Un grand karaoké réunira bientôt tous ceux qui aiment fredonner un air de Carmen sous la douche. Sans oublier nos bus, qui s’adressent à un public familial éloigné qui considère l’opéra comme inaccessible, dans tous les sens du terme.

Comment avez-vous préparé ce 10e anniversaire ?

C’est un moment symboliquement fort mais je n’aime pas trop regarder vers le passé. Orfeo14, créé pour l’occasion, est tourné vers l’avenir : le compositeur allemand Helmut Oehring revisite l’oeuvre fondatrice de l’opéra, L’Orfeo de Monteverdi, en compagnie d’Ictus et le Concert d’Astrée. C’est formidable de réunir les deux ensembles qui font notre identité. Le deuxième volet de ces célébrations est une joute musicale inspirée de la querelle des Anciens et des Modernes. Sur scène, les deux orchestres vont se répondre avec humour, tandis que Jean-François Sivadier tiendra la place d’arbitre.

Et à quoi peut-on s’attendre pour les saisons à venir ?

Nous n’avons encore jamais abordé certains incontournables du grand répertoire italien ou Wagner. J’aimerais aussi développer l’opéra baroque. Et nous prévoyons des commandes à des compositeurs. Il ne s’agit plus seulement de monter un opéra, mais de repartir de zéro en l’écrivant. Il faut se projeter assez loin, aux alentours de 2016, pour l’aboutissement du projet.

Vous vous voyez donc encore un moment à la direction de l’Opéra de Lille.

Il y a eu pas mal de rumeurs dans la presse ces derniers mois, mais je n’ai postulé nulle part. Cette expérience a été extraordinaire jusqu’à présent. Même s’il est toujours excitant de développer de nouveaux projets, avec des moyens plus importants, je me sens très bien à Lille.

Vous êtes l’une des deux seules femmes à la tête d’un opéra en France. Pourquoi le milieu est-il encore si masculin ?

Notez quand même que le nombre a doublé l’an dernier ! (Sourire.) Je suis ravie de la nomination (en décembre 2013) de Valérie Chevalier-Delacour à Montpellier. Un opéra est un équipement culturel de tout premier plan. Et comme dans tous les domaines, plus l’enjeu est de taille, moins on fait confiance aux femmes. Ce n’est pas spécifique au monde lyrique mais traverse toute notre société. Je me félicite de la révélation de ces chiffres au niveau national, cela a déclenché une prise de conscience.

Propos recueillis par Marine Durand

Des Chiffres et des Lettres – 10 ans !

1 525 représentations
2940 artistes vus sur la scène
43 nouvelles productions/créations
674 597 spectateurs
205 933 entrées aux journées Happy Days
83% : taux de remplissage moyen
depuis l’ouverture
365 abonnés permanents (n’ayant
jamais interrompu leur abonnement depuis 2003)
38 492 élèves accueillis en
provenance de 962 établissements
Secteur social : 8 874 personnes
et 355 établissements

 

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