Home Best of Interview L’Art d’avoir toujours raison

Troubles de l'élection

(c)  Louise Ajuste

Une méthode simple et infaillible pour remporter n’importe quelle élection. Telle est la promesse de Sébastien Valignat. Dans son nouveau spectacle, L’Art d’avoir toujours raison, le créateur de la compagnie Cassandre met en scène une conférence aussi drôle que troublante, dans laquelle deux chercheurs nous apprennent comment accéder au pouvoir dans un État démocratique… exemples à l’appui. Devant un grand écran, le duo décortique en effet les techniques de manipulation utilisées par nos responsables politiques. Demandez le programme !

Quel est le point de départ du spectacle ? La question de la propagande. Ce mot évoque dans l’imaginaire collectif l’Union soviétique, l’Allemagne nazie, la Russie de Poutine… Bref, des régimes totalitaires. Pourtant, la propagande est fille de la démocratie. On pourrait croire qu’on en est préservés, on est au contraire extrêmement manipulés. Selon les scientifiques, on n’a jamais été soumis à autant de messages manipulatoires qu’aujourd’hui, ne serait-ce qu’à travers la publicité.

C’est-à-dire ?
Les spécialistes évaluent que nous serions la cible de 1 000 à 10 000 messages publicitaires par jour ! Selon le linguiste américain Noam Chomsky, qui s’est intéressé à la fabrique du consentement, si on veut que la démocratie fonctionne un peu mieux, il faudrait dispenser des cours d’autodéfense intellectuelle à l’école. J’ai réfléchi à quoi ça pourrait ressembler au théâtre.

S’agit-il de mettre en lumière ces techniques de manipulation ? Tout à fait, mais il y en a beaucoup trop pour les recenser en un seul spectacle. J’ai donc décidé de me concentrer sur celles qu’utilisent, parfois, les candidats aux élections pour nous convaincre de voter pour eux. L’idée est de s’armer en pensée. Les responsables politiques apprennent à nous parler mais nous, de notre côté, n’apprenons pas à les écouter. Ici, au lieu d’expliquer aux gens comment ne pas se faire manipuler, on a imaginé un truc plus rigolo : leur apprendre à manipuler à leur tour…

Comme une conférence ? Exactement. On fait comme si le public était constitué de candidats venant suivre une masterclass d’une heure quinze auprès de deux chercheurs du “Groupe interdisciplinaire de recherche pour automatiquement fédérer les électeurs”, le GIRAFE. Ils prétendent avoir trouvé une méthode scientifique permettant de remporter n’importe quelle élection : les municipales, la présidentielle… C’est un prétexte un peu fantaisiste pour décrypter des techniques bien réelles.

Quelles méthodes enseignez-vous ? Les choses essentielles. D’abord, on a tendance à croire que l’élection est un processus permettant de designer les meilleurs candidats, mais c’est plus complexe que ça. Celui qui remporte le plus de suffrages n’est pas forcément le plus compétent, mais celui qui réussit à faire croire qu’il l’est. On apprend donc aux gens comment avoir un bon programme, éviter le conflit, parler quand on a rien à dire, réussir sa communication et à avoir toujours raison, même quand on a tort. Tout cela avec des outils très concrets, qu’utilisent les hommes et femmes politiques de l’ensemble du spectre, puisqu’on s’appuie sur leurs propos.

Avez-vous des exemples ? Citons la triangulation. Un parti ne peut rassembler suffisamment de suffrages simplement avec ses militants. Il lui faut donc chasser ceux qui votent pour d’autres, à droite ou à gauche. Le grand spécialiste en la matière c’est bien sûr Emmanuel Macron. Lors de sa première campagne, il annonçait prendre le meilleur de la droite, le meilleur de la gauche et même du centre. Donc en votant pour lui on avait toutes les meilleures idées ! Tout le monde use de cette technique, mais lui en est l’incarnation suprême, à tel point que les linguistes ont analysé ses discours et remarqué qu’il utilisait beaucoup plus que les autres le préfixe “re”.

Pourquoi ? Il emploie des mots historiquement marqués à gauche, en les assortissant de ce préfixe renvoyant à un retour en arrière, à une sensibilité conservatrice. Il va donc “recréer”, “réinventer”, “réadapter”, “rebâtir” et son parti s’appelle “Renaissance”. C’est à la fois enthousiasmant pour la gauche, parce que c’est nouveau, et rassurant pour la droite, parce que… pas trop nouveau !

(c)  Louise Ajuste

(c) Louise Ajuste

Vous décortiquez aussi tout un tas de sophisme, n’est-ce pas ? Oui, ce raisonnement a l’apparence de la logique mais ne l’est pas. Il sert à tromper l’auditoire et il en existe de différents types.

Par exemple ? Un grand classique, c’est le sophisme de la pente glissante, consistant à prétendre que le fait d’adopter la position de l’interlocuteur amorcerait une réaction en chaîne de conséquences de plus en plus graves. Lorsqu’on a proposé d’abaisser la vitesse sur les départementales à 80 km/h, Julien Sanchez, un candidat RN, avait déclaré que demain ce serait 70, puis 50 puis 20 km/h pour ensuite se rendre à pied au travail ! C’est ridicule, on n’argumente plus sur le fond du sujet : la sécurité routière et l’écologie. On dit juste n’importe quoi.

Il y a aussi le “sophisme du hareng fumé”. De quoi s’agit-il ? Il provient d’une mythologie qui voudrait que les prisonniers, aux États-Unis, prenaient avec eux des harengs fumés lorsqu’ils s’évadaient pour ne pas se faire pister par les chiens. C’est un sophisme très courant. Il consiste tout simplement à changer délibérément de sujet dans une conversation, afin de détourner l’attention du sujet original. Un parti accusé de détourner de l’argent répondra que tel autre parti le fait aussi… usant du même coup d’un autre sophisme, celui de la double faute. Puisque tout le mode le fait, on a aussi le droit !

Un petit dernier ? J’aime bien le faux dilemme, qui consiste à avancer deux solutions comme si elles étaient les deux seules possibles. Prenons la réforme des retraites, pour laquelle il a été massivement utilisé : soit on travaille plusieurs années supplémentaires, soit on ne finance plus le système des retraites. Cela semble logique, mais on met de côté toutes les autres alternatives, comme l’augmentation des cotisations, la contribution extraordinaire des très hauts revenus… Même chose lorsque George W. Bush déclarait, au lendemain des attentats du Word Trade Center : “vous êtes avec nous ou avec les terroristes”.

(c)  Louise Ajuste

(c) Louise Ajuste

C’est aussi ce qu’on dit aux enfants : finis ton assiette de haricots si tu veux ton dessert ! Exactement ! Mais le sophisme du hareng fumé peut avoir des conséquences dramatiques, comme on le voit en Palestine en ce moment. Les pro-Israéliens, à qui ont fait remarquer que la population de Gaza est en train de se faire massacrer, répondent qu’il faut rendre les otages. Certes, c’est aussi une tragédie, mais en parlant de ça on emmène ce sujet ailleurs…

Vous passez aussi au crible un tas de mots comme le “changement”, régulièrement brandi par les candidats… Une part massive de la population est mécontente des politiques menées, à tort ou à raison. Ainsi, celui qui veut se faire élire a plutôt intérêt à promettre qu’il va changer les choses. Personne ne dira : “avec moi, ça restera comme ça !”. Donc tout le monde incarne le changement : François Hollande qui en a fait son slogan de campagne, Nicolas Sarkozy avec sa “France forte”, Valery Giscard d’Estaing qui prônait “le changement dans la continuité”. Emmanuel Macron incarne le renouveau en transcendant les anciens partis, qui selon lui ne fonctionneraient plus… usant d’ailleurs d’une stratégie populiste.

Il y a aussi la notion de “justice”… Oui, c’est ce que Clément Viktorovitch nomme un “concept mobilisateur”, c’est-à-dire un mot à la fois flou (on ne sait pas trop ce qu’il désigne) et positif (car tout le monde est pour la justice !). Mais que veut dire une société plus juste ? Des milliers de choses différentes, pour vous comme pour moi, un électeur du RN ou de Philippe Poutou… chacun a son propre idéal et donc des visions opposées, mais tous veulent une société plus juste.

Vous êtes-vous inspiré de l’ouvrage éponyme de Schopenhauer pour écrire ce spectacle ? Il y a une tradition de réécriture dans le théâtre, de reprendre d’anciens textes pour les remettre au goût du jour. C’est aussi ce que j’ai voulu faire avec le livre de Schopenhauer, qui parle précisément de ces sophismes. Un livre un peu aride pour qui ne serait pas familier de la chose philosophique. Et puis ça nous amusait de prendre exemple sur Macron, Mélenchon, Zemmour… que Schopenhauer n’avait pas la chance, ou la malchance, de connaître.

(c)  Louise Ajuste

(c) Louise Ajuste

Ne craignez-vous pas d’alimenter un peu plus la défiance des électeurs envers la politique ? C’est une critique est parfois formulée. Puisqu’on dénonce des techniques manipulatoires, alors on s’en prendrait aux politiques… D’abord, on s’attaque plutôt à ceux qui sont en haut de l’échelle, car j’ai beaucoup de respect pour les élus locaux. Mais, plus largement, ce spectacle est une façon de défendre la démocratie. Il faut être exigeant dans une période où elle est particulièrement menacée. Si on tient à elle, il faut se battre pour le vrai, donc chasser les mensonges, qu’ils soient évidents ou pas, parce que notre rapport à la vérité n’a pas fini d’être altéré. C’est un gros challenge pour les citoyens comme pour les journalistes.

Pour prendre le pouvoir, ne serait-il finalement pas plus simple de tenter un coup d’État ? Réussir un coup d’État en France n’est pas facile, ça n’a pas beaucoup marché. Napoléon III est l’un des rares à avoir réussi le sien, en étant élu président de la république puis en conservant le pouvoir. Certains estiment que De Gaulle en aussi a réalisé un… mais tous les autres ont foiré. Globalement, pour prendre le pouvoir, il vaut mieux tenter l’élection.

Nous garantissez-vous l’efficacité de votre méthode ? Absolument, c’est fiable à 100% ! Je garantis à tous vos lecteurs qui viendront nous voir qu’ils remporteront les prochaines municipales, peut-être les législatives (on n’est pas à l’abri d’une nouvelle dissolution d’ici là) voire l’élection présidentielle. C’est le moment de saisir sa chance ! L’idée est surtout d’apprendre des choses en rigolant des politiques qui, parfois, se rient de nous.

(Un spectacle proposé par la Rose des Vents)

Propos recueillis par Julien Damien / Photo © Louise Ajuste
Informations
Villeneuve d'Ascq, Salle Masqueliez
30.09.2025>02.10.2025mar & mer : 20h • jeu : 19h, 18 > 6€
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