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Home Exposition Rodin / Bourdelle. Corps à corps

Rencontre au sommet

Deux Adam se tournent le dos, l'un de Rodin, l'autre de Bourdelle (vue d'expo)

Antoine Bourdelle demeura longtemps dans l’ombre de Rodin, pour lequel il fut praticien, avant de s’affranchir et de connaître le succès avec sa pièce emblématique : Héraklès archer. Pourtant, leur relation dépassa le simple rapport de maître à élève. Il est plutôt question de deux artistes ambitieux, épris de modernité et qui se vouèrent le plus grand respect. Après une première présentation à Paris, cette exposition organise à Roubaix un “corps à corps” vertigineux entre deux références de la sculpture du XXe siècle.

Elle semble surgie de la pierre spontanément, comme si elle était douée de vie. Ce réalisme saisissant, cette façon unique de modeler la lumière… Pas de doute, il s’agit bien d’une sculpture de Rodin. Pourtant, c’est bien Antoine Bourdelle qui a taillé dans le marbre ce buste d’Ève Fairfax, à partir d’un plâtre du maître. D’ailleurs, celui-ci l’apprécia tellement qu’il l’appela « l’Ève de Bourdelle ». Le Montalbanais fut en effet l’un de ses plus éminents praticiens (à l’instar de Camille Claudel). En clair, il seconda son aîné dans l’exécution de ses œuvres, durant une quinzaine d’années. « Tous les artistes fonctionnaient comme ça. Jeunes, ils taillaient pour quelqu’un de plus célèbre, qui pouvait ainsi se concentrer sur la création, nous éclaire Valérie Montalbetti-Kervella, commissaire scientifique de cette exposition. Rodin avait repéré l’habileté de ce jeune homme en 1892, et l’avait donc sollicité ».  Bien sûr, de son côté, Bourdelle le révérait aussi. « Pour lui, c’était le grand maître après Michel-Ange », renchérit Lili Davenas, conservatrice au musée Bourdelle. En témoigne ce buste-stèle figurant le sculpteur comme un dieu, avec sa barbe iconique tout « en torrents tempétueux ». Mais qu’on ne s’y trompe pas, « Bourdelle n’a jamais été l’élève de Rodin. C’était plutôt un collaborateur privilégié, qui bâtissait sa propre œuvre en parallèle ». Voilà tout l’objet de ce “corps à corps” : mettre au jour les relations amicales et artistiques entres deux monstres sacrés.

4. Auguste Rodin_La Centauresse

La brouille

Réunissant quelque 170 pièces, cette exposition confronte ainsi leurs travaux respectifs à travers diverses thématiques, du motif de la main au monumental, en passant par le socle ou le torse… leur premier sujet de désaccord. À l’instar de ce Grand centaure mourant de Bourdelle, au poitrail démesurément étiré « où il s’éloigne du réalisme de Rodin pour se diriger vers une construction géométrique du corps », souligne Lili Davenas. C’est encore plus flagrant dans ce Torse de Pallas, à l’architecture totalement cylindrique et en rupture flagrante avec la sensualité du Torse de jeune femme cambrée de Rodin… Mais c’est la Tête d’Apollon avec base carrée, en 1911, qui marquera « le divorce esthétique ». Bourdelle la présente avec des anfractuosités et y ajoute un socle quasiment cubique ! « Rodin ne lui pardonnera pas cette radicalité ». S’il lui doit beaucoup, Bourdelle constituera bien ce maillon vers une autre génération, favorisant l’épure (Brancusi, Chana Orloff…). Il accueillera à son tour d’autres figures essentielles du XXe siècle dans son atelier. Citons Germaine Richier, Alberto Giacometti ou encore Henri Matisse, qui a appris la sculpture à ses côtés, et l’a probablement inspiré. Mais ça, ce sont d’autres corps à corps…

Julien Damien
Informations
Roubaix, La Piscine
01.03.2025>01.06.2025mar > jeu : 11h-18h • ven : 11h-20h • sam & dim : 13h-18h, 11/9€ (gratuit -18 ans)
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