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Le futur sur mesure

Yuima Nakazato. Collection Ignis, aer, aqua, terra, printemps-été 2017. Photographie de Shoji Fuji

À l’heure où la mode demeure l’une des industries les plus polluantes au monde, Yuima Nakazato fait rimer “couture” et “futur”. Diplômé de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers, ce styliste japonais tisse savoir-faire traditionnel et haute-technologie pour confectionner des vêtements à la fois éblouissants et respectueux de l’environnement. À Calais, la Cité de la dentelle et de la mode lève le voile sur un processus de création révolutionnaire.

Yuima Nakazato est doué d’un pouvoir magique : celui de transformer la laideur en beauté. En 2022, il se rend au Kenya, à Nairobi, et découvre la “poubelle de la mode”, soit une montagne de déchets issus de la “fast fashion”. Il se pose alors une question : « avons-nous vraiment besoin de confectionner davantage de vêtements ? ». De retour à Tokyo avec 150 kilos de détritus textiles dans ses bagages, le Japonais s’associe à l’entreprise Epson et, grâce à la technologie dite de la “fibre sèche”, parvient à redonner vie à ce matériau difficile à recycler. En résultera une collection, Inherit (soit “héritage”), rendant hommage à la résilience de tribus kényanes confrontées à la sécheresse due au réchauffement climatique… « Il convertit une image de désolation en espoir », sourit Shazia Boucher, commissaire scientifique de cette exposition baptisée Au-delà de la couture, et réunissant ses œuvres depuis 2016 à nos jours. Car l’homme n’en était pas là à son coup d’essai…

Façon puzzle

Familier de la Fashion Week, Yuima Nakazato s’est fixé dès ses débuts un noble objectif : créer une mode à la fois durable et désirable. « Un jour, chaque modèle sera unique et différent », clame-t-il. Dit autrement : « un large public pourrait accéder au principe du sur-mesure, poursuit Shazia Boucher. Et, selon lui, il est essentiel qu’il y ait une harmonie entre le corps, en évolution constante, et le vêtement ».

Pour y parvenir, le couturier dynamite les codes… en se passant justement des coutures, qui rendent nos habits trop statiques. Ses créations, qui s’inspirent aussi bien du chant des baleines que de la culture manga, du kimono comme de l’aérospatiale, usent ainsi d’une variété de procédés pour offrir cette souplesse. Yuima Nakazato a par exemple mis au point la technique “Type-1″. Ici, la tenue est constituée d’une multitude de petits parallélépipèdes fixés par des attaches ou s’emboîtant les uns dans les autres, « comme un puzzle ». Cette astuce permet de personnaliser son look, de remplacer les parties abîmées ou de réajuster le vêtement en fonction des changements de son enveloppe charnelle (qui avec le temps peut s’élargir ou rétrécir à certains endroits…). Le but ? Conserver ses habits le plus longtemps possible !

Yuima Nakazato. collection ATLAS, Printemps été 2021 Mannequin Lauren Wasser / Photo Yasunari Kikuma

Yuima Nakazato. collection ATLAS, Printemps été 2021 Mannequin Lauren Wasser / Photo Yasunari Kikuma

Vague à l’âme

Dans le même esprit éco-responsable, citons aussi ses œuvres employant de simples cordons (on tire dessus pour adapter la tenue à sa morphologie) ou réalisées en “biosmocking”, technique qu’il a développée avec l’entreprise nippone Spiber. « Cette fois, on travaille à partir de protéines végétales », explique l’intéressé. Soit des tissus synthétiques élaborés en laboratoire, se substituant à la pétrochimie, et dont il dégage des motifs jamais vus, en les “sculptant” numériquement. En témoigne cette tenue dessinée sur-mesure pour le mannequin Lauren Wasser, amputée des deux jambes et qui défile désormais sur les podiums grâce à des prothèses dorées. « Elle adorait nager dans l’océan. J’ai donc imaginé ces formes organiques qui l’enveloppent, comme si elle marchait au milieu des vagues… ». Ou comment mettre la mode au service des humains, de la nature et de la beauté.

Julien Damien / Photo : Collection Ignis, Aer, Aqua, Terra, printemps-été 2017. Photographie de Shoji Fuji.
Informations
Calais, Cité de la dentelle et de la mode
15.06.2024>05.01.2025tous les jours sauf mar : 10h-18h, 7/4€ (gratuit -5 ans)
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