Home Best of Interview Paul Taylor

God save the rire

© Laura Gilli

Anglais de naissance et français d’adoption, Paul Taylor adore comparer ses deux pays de coeur … et surtout tailler l’Hexagone en pièces ! Révélé avec l’émission What the Fuck France, sur Canal +, le stand-upper repart en tournée avec Bisoubye. Dans cet ultime spectacle bilingue, dit-il au-revoir à la langue de Coluche ? En tout cas, il a d’innombrables “funny stories” à raconter, parce que c’est bien connu : My Taylor is rich !

Vous êtes né en Angleterre, n’est-ce pas ? Effectivement, ma mère est irlandaise et mon père anglais. Quand j’ai eu deux ans, on a habité du côté de Genève pendant quelques années, avant de passer la frontière. C’est pour ça que je n’ai pas trop d’accent quand je parle français. Mais je suis 100% britannique ! Je suis revenu vivre à Paris à 23 ans pour un boulot de formateur chez Apple. J’ai démissionné il y a huit ans et demi pour me consacrer à l’humour.

D’où vous vient cette passion pour les langues ? À force de voyager. C’est une passion forcée. J’ai développé un vrai intérêt pour la linguistique et l’étymologie une fois à l’université.

Comment avez-vous découvert le stand-up ? J’ai grandi avec, il existe depuis des décennies en Angleterre. En France, ce n’est pas encore démocratisé en dehors des grandes villes. Le Jamel Comedy Club ou le Marrakech du rire sont des niches. On s’en rend compte lorsqu’on tourne dans de petites communes, où les gens ne savent pas trop ce qu’ils viennent voir.

À quoi ressemblent vos débuts ? J’ai décidé de me lancer lors de ma dernière année d’université, à Londres. J’ai participé à quelques scènes ouvertes avant de déménager en France. Puis j’ai mis tout ça sur pause pour privilégier mon travail. Mais l’envie de monter sur scène est revenue. Et, comme tout le monde, mes débuts étaient merdiques ! Je jouais dans des caves ou des greniers de bars, ce n’était pas très drôle. J’ai assuré ma première scène au SoGymnase à Paris. Il fallait monter quatre à cinq étages sans ascenseur pour atteindre une salle d’une capacité de cinquante personnes, mais on jouait souvent devant douze spectateurs.

Quelles sont les principales différences entre l’humour anglais et français ? Les Anglais font beaucoup plus preuve d’autodérision. En règle générale, vous n’aimez pas trop vous moquer de vous-mêmes… C’est sans doute pour cette raison que le stand-up a rapidement fonctionné chez nous. La seconde grosse différence repose dans l’âge des humoristes. En Angleterre, ils sont beaucoup plus vieux qu’en France. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, les comiques ont souvent vingt ans de scène dans les pattes, ce qui influence forcément la maturité des thèmes abordés.

Qu’est-ce qui fait rire les Français mais vous laisse de marbre ? Les spectacles de personnages. J’ai beaucoup de mal à comprendre comment les Bodin’s remplissent des Zénith. Ce type de show est un peu ringard en Angleterre. Le stand-up permet de rire d’une façon moins dénigrante. Et puis on se met à nu, si les gens ne rigolent pas, ça vient de nous, on ne se cache pas derrière une caricature…

Inversement, qu’est-ce qui fait rire les Anglais et ne touche pas les Français ? Le plus compliqué, ce sont les jeux de mots. D’ailleurs j’ai envie de me concentrer sur l’anglais après Bisoubye.

Pourquoi ? Pour sortir de ma zone de confort. Je veux me prouver que je vaux quelque chose dans les pays anglophones. C’est un nouveau challenge ! Ma carrière est surtout due au fait que je suis un Anglais qui vit en France et monte des spectacles bilingues. En Angleterre, je n’ai pas de valeur ajoutée. Je souhaite aussi retrouver le plaisir d’écrire des blagues dans ma langue maternelle. Ici, je suis obligé d’adapter mon style d’humour et d’écriture, parce que certaines blagues ou références culturelles ne fonctionnent pas.

Pourquoi votre nouveau spectacle s’appelle-t-il Bisoubye ? Parce que je dis au revoir à plein de choses, comme la langue française. Je raconte aussi comme la mort de la reine m’a affecté, comment j’ai arrêté de boire…

Pouvez-vous nous donner un autre exemple ? Il y a une partie du spectacle où je dis au revoir à ma jeunesse. Je ne suis pas vieux, je n’ai que 37 ans ! Mais je raconte la fois où j’ai réalisé que je n’étais plus jeune : quand un type de 20 ans est venu me voir après m’avoir reconnu dans la rue. Il m’a dit : “Oh Paul Taylor ! Je suis content de te rencontrer !”. Et là il me sort la phrase : “J’ai grandi avec tes vidéos”… J’ai complètement buggé. Il me parlait de la série réalisée pour Canal+ en 2017, What the Fuck France. Pour moi, c’était hier !

Faut-il avoir un petit niveau en anglais pour vous comprendre ? Oui, quelques bases, même si mon anglais sur scène n’est pas compliqué. Souvent les gens me disent, à la fin du show : “Je pensais être une merde en anglais mais j’ai tout compris, merci de m’avoir redonné confiance” !

Les Français sont-ils si nuls que ça en anglais ? Pas du tout ! Mais ils n’ont pas vraiment besoin de la langue de Shakespeare. La culture française est tellement variée, en termes de musique, de cinéma et de théâtre, qu’on peut tout à fait se passer de l’anglais ici. Donc on ne le pratique pas. Et une langue, c’est comme des muscles : si on l’entraîne pas, on la perd.

D’où vient cet a priori, alors ? Surtout de l’accent, mais tout est lié à l’exposition à la langue quand on est petit. Les Portugais parlent mieux anglais que les Français, parce qu’ils n’ont pas de doublage et doivent donc regarder leurs programmes en VO sous-titrée. La France a par contre une industrie dédiée à ça. Mais c’est en train de changer avec la nouvelle génération.

Inversement, comment le français est-il perçu en Angleterre ? Il n’est pas facile à apprendre, ni à écrire, car tout dépend de la conjugaison, de la liaison, des accords… Beaucoup de mots sonnent de la même façon mais n’ont pas la même orthographe, sans parler de la grammaire. Si vous parlez de subjonctif à un Anglais, je ne suis pas sûr qu’il sache de quoi il s’agit !

© Laura Gilli

© Laura Gilli

Qu’y a-t-il de plus anglais en vous ? La gêne sociale. Si un truc me révolte en public, par exemple une personne qui me double dans une file, je vais bouillonner sans rien dire. Contrairement aux Français qui vont râler. C’est une qualité que j’adore chez vous. Quand ça ne va pas, vous sortez dans la rue et brûlez des trucs ! Nous, on ne fait jamais ça, on bougonne au pub avec des amis et c’est tout. C’est un peu le flegme du Britannique qui ne montre jamais ses émotions.

Et de plus français ? Râler contre la mauvaise bouffe. Je suis revenu du Canada il y a trois jours, après une tournée. J’étais avec mon régisseur français et mon manager écossais et à chaque fois qu’on allait dans un restaurant, j’étais le plus Français des trois !

Ne serions-nous finalement pas plus proches qu’on le dit ? Je compare souvent notre relation à une fratrie. La France et l’Angleterre sont deux frères qui passent leur temps à se battre tout en s’aimant. Je ne sais pas d’où vient cette rivalité. On a dirigé les deux plus gros empires, c’est probablement la cause de ces tensions…

Propos recueillis par Élise Coquille / Photo : © Laura Gilli
Informations
Liège, Trocadéro

Site internet : http://www.trocadero-liege.net/

14.12.202320h, 39 > 28€
Bruxelles, La Madeleine
15.12.202320h (complet !) & 22h, 36 > 23€
Lille, Théâtre Sébastopol

Site internet : http://www.theatre-sebastopol.fr/

16.12.202320h, 39 > 27€
Articles similaires
© Patrick Fouque