Home Best of Interview Dena Vahdani

L'humour libre

© Fahd Zidouh

Née de parents iraniens exilés en Belgique, Dena Vahdani s’est longtemps cherchée avant de cultiver un don d’humoriste, par-delà les cultures et les étiquettes. Sur scène, sa présence burlesque et son énergie débordante contrastent avec sa voix posée. Évoquant son parcours et sa famille, cette “princesse guerrière” joue avec les contradictions et sait aussi bien provoquer le rire que les larmes. La stand-uppeuse reprend son premier spectacle au TTO, et nous en dit plus sur sa drôle de vie.

Quel est votre parcours ? Je suis née en Belgique de parents qui ont fui l’Iran. J’ai été à l’école en Flandre mais j’ai grandi dans un environnement francophone et le farsi était la langue parlée à la maison. J’ai donc eu une éducation multilingue, m’offrant une ouverture sur le monde. Parler flamand m’a rapprochée de l’identité belge. J’ai deux cultures en moi.

Il paraît que vous avez d’abord suivi des études de médecine… Oui, j’étais plutôt douée à l’école. Mais j’avais aussi envie de créer. J’ai donc arrêté ces cours consistant à absorber un maximum de connaissances scientifiques, au grand étonnement de mes parents. Après une année sabbatique, j’ai enchaîné avec des études de graphisme que j’ai terminées sans passion. Pour mon travail de fin d’année, j’avais créé le visuel d’une entreprise qui, soi-disant, aidait les réfugiés mais sabotait en réalité leur parcours. Visuellement c’était trop nul, mais j’avais écrit un sketch où je jouais la porte-parole. Les profs étaient morts de rire et m’ont donné les points grâce à ça. En récupérant mon diplôme, mon professeur m’a vivement conseillé le théâtre. Une nouvelle fois, j’allais recommencer à zéro…

Comment avez-vous rejoint la scène ? J’ai passé l’examen d’entrée à l’école de théâtre, avec l’impression d’être dans The Voice. Accédant au dernier tour, le jury me trouvant trop drôle, déclara que le théâtre allait m’ennuyer. Ils m’ont alors recommandé un atelier de stand-up à Anvers. Il restait une seule place. Je m’y suis rendue dès le lendemain. On aurait dit un film américain. C’est comme ça que tout a commencé. Ensuite, j’ai travaillé comme tous les stand-uppers : tu écris ton premier “cinq minutes”, tu le joues encore et encore, jusqu’à obtenir une heure de spectacle.

On dirait que vous n’aviez pas conscience de votre potentiel humoristique. N’y avait-il vraiment aucun signe avant-coureur ? J’ai toujours été l’amie drôle, mais ça n’a aucune valeur dans le stand-up. C’était avant tout un mécanisme de défense. Seules les personnes qui me connaissaient ont trouvé mon choix de carrière évident. Je me souviens que, petite, j’avais imité un grand oncle très respecté. Je suis arrivée dans le salon, déguisée comme lui. Toute la famille a retenu son souffle, mais lui a éclaté de rire. Ma mère a filmé ce moment avec son caméscope et je sais que de la famille en Iran a vu la cassette.

Vous avez déclaré : « Je jure en français, je suis sérieuse en néerlandais et j’aime en farsi ». Dans quelle langue avez-vous commencé le stand-up ? En flamand, qui était ma langue professionnelle. Mais j’ai assez vite “switché” en français car je me demandais pourquoi j’allais si loin en Flandre dans des villages pour jouer 10 minutes alors que je pouvais me produire à Bruxelles. Ça a beaucoup mieux “matché” devant ce public. Une fois que j’étais plus à l’aise, je suis retournée en Flandre. Vous savez, j’ai grandi dans un environnement multilingue. Ma copine parle sept langues et mon meilleur ami cinq. Je n’ai donc pas l’impression d’être la plus polyglotte. C’est surtout les médias qui ont créé ce personnage de “stand-uppeuse multilingue”.

Pourquoi titillez-vous à ce point la Flandre ? Notamment dans le sketch sur le “sourire du flamand”, particulièrement peu expressif… C’est un gag surtout visuel. Je l’appelle “le sourire du collègue”. D’ailleurs ce sont les Flamands qui rigolent le plus de cette blague, tandis que les Wallons sont gênés et défendent leurs compatriotes. Grâce à moi, la Belgique est unie (rires).

Pourriez-vous expliquer le titre de votre spectacle ? Il fait référence à mes deux cultures, européenne et iranienne, le froid et le chaud, le calme et la tempête. J’aime les contrastes : un Flamand peut paraître très froid et verser une larme à la fin de mon spectacle, quand un Iranien rigolera fort tout du long pour ensuite me donner des conseils non sollicités. L’Iran et la Belgique sont des pays contradictoires, à l’image de ma personnalité. Et puis, bien évidemment, il y a un clin d’oeil à la série des années 1990, Xena, la princesse guerrière, une icône de la culture lesbienne.

DSC01100Quel est le fil conducteur ? La toile de fond est le départ de mes parents d’Iran et l’arrivée en Belgique. Il y a ensuite la scolarité flamande, la culture iranienne et mon homosexualité. Ce n’était pas difficile de tirer un fil rouge. Beaucoup de gens ressortent touchés… J’étais prête à accueillir les rires, mais pas les pleurs. Certains restaient après le spectacle pour évoquer la migration de leurs parents. J’avais l’impression qu’on était tous liés.

Vos parents sont-ils vraiment comme vous les décrivez : un peu autoritaires ou en décalage avec votre parcours ? Il n’y a pas d’invention dans ce que je dis sur scène, mais ils ont aussi un grand sens de l’humour et une grande douceur.

Considérez-vous appartenir à une nouvelle scène féministe et LGBTQIA+, comme Tahnee, Fanny Ruwet ou les Sous Entendu.e.s ? Ce sont des amies et, comme nous exerçons le même métier, nous sommes proches. Cependant je ne me vois pas du tout comme la porte-parole d’un mouvement. Ces étiquettes peuvent nourrir le “clickbait” (ndlr : “piège à clic”). Mais je parle de ma vie et des gens se retrouvent simplement dans ce que je raconte. Je reste avant tout une artiste.

Propos recueillis par Flo Delval / Photo : © Fahd Zidouh
Informations
Ixelles, Théâtre de la Toison d'Or

Site internet : http://www.ttotheatre.com

13.09.2023>14.10.202320h30 (sauf mer : 19h30), 27 > 10€
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