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Tête de série

GISELLE YELLOW © Samy Halim

Né en Algérie voici 48 ans, Samy Halim s’est révélé en 2014 avec ses portraits numériques ressemblant à de véritables peintures. Combinant esthétique rétro (des années 1920 aux eighties), pop culture et formes géométriques, ses œuvres ont depuis fait le tour du monde. Aujourd’hui installé en France, à Libourne, l’artiste collabore avec de grandes marques nationales ou internationales (de Dior à HarperCollins) et ne cesse de régaler les réseaux sociaux de ses créations toujours plus accrocheuses. Entretien.

D’abord, pouvez-vous nous rappeler votre parcours ? Je suis né en Algérie, d’une mère française et d’un père algérien. J’y ai fait toutes mes études avant d’entrer aux Beaux-Arts d’Alger, où je n’ai hélas suivi qu’une année sur les quatre prévues. C’était dans les années 1990 et la guerre civile faisait des ravages. J’ai vécu des choses difficiles durant cette période noire, notamment l’assassinat du directeur des Beaux-Arts, sous mes yeux… Nous avons quitté le pays en 1994 en catastrophe pour arriver en France, dans la région parisienne, où vivaient mes grands-parents maternels. Ce ne fut pas facile de tout recommencer, je n’ai pas pu poursuivre mes études par manque de moyens. J’ai donc enchaîné les petits boulots pour aider ma mère, mon père étant resté deux ans de plus en Algérie pour essayer de vendre son appartement. C’était très dur à cette époque.

Mais vous avez persévéré… Oui, je n’abandonne jamais mes rêves et je voulais absolument exercer ce métier. J’ai démarché pas mal d’agences de graphisme à Paris, mais comme je ne maîtrisais pas la PAO, les portes ne s’ouvraient pas… j’ai donc dû les enfoncer ! Pour tout dire j’ai menti, affirmant que je maîtrisais Photoshop et Illustrator. La première boîte qui m’a embauché en tant que graphiste junior m’avait confié un dossier et j’en ai pleuré, je ne savais pas quoi faire devant mon écran. J’ai avoué la vérité et réussi à négocier un contrat de qualification de six mois, et après ça j’étais prêt. J’ai ensuite travaillé dans divers studios jusqu’à devenir directeur artistique. Puis en 2011 je suis devenu free-lance. Je voulais être libre, et développer mon propre style.

Comment vous y êtes-vous pris ? C’est une bataille qui a duré pas mal d’années. J’ai véritablement trouvé mon style en 2014. Pour ça j’ai créé mon propre outil numérique imitant le crayon de couleur car je voulais conserver l’aspect fait-main dans mes images, une gestuelle naturelle. J’ai commencé par dessiner des oiseaux et puis au bout d’un moment je tournais en rond, je suis donc revenu à mes premières amours : le portrait, traité façon Art déco et Memphis Milano, deux esthétiques que j’aime beaucoup.

WENDY  © Samy Halim

WENDY © Samy Halim

Qu’est-ce qui définit votre patte, alors ? Je dirais ce côté presqu’académique du dessin, avec ce jeu d’ombres et de lumières, tout en faisant la part belle à la symétrie, aux formes angulaires. J’effectue une synthèse entre l’organique et le mécanique. La géométrie est au cœur de mon travail. Dans le même temps, j’efface aussi les frontières entre l’arrière-plan, le sujet lui-même et le premier plan. Il y a une interaction entre ces trois dimensions.

On remarque également un grain particulier dans vos créations… Oui, il est particulièrement visible dans les textures de peau, soulignant ce côté organique et “fait-main”. Cela me vient de ma passion pour l’Art déco, car au départ les affiches étaient réalisées à l’aérographe, offrant cet aspect granulé.

Qu’en est-il de votre palette ? Elle assure un équilibre entre les couleurs froides et chaudes. Elle se limite à six, sept tonalités, pas plus. Elle est inspirée des couchers de soleil californiens ou floridiens.

PRINCE 1 (c) Samy Halim

PRINCE 1 (c) Samy Halim

Pourquoi avoir choisi le portrait ? Pour instaurer un lien particulier entre le spectateur et l’œuvre. De créer une connexion, un dialogue, d’accrocher le regard. Pour cela, j’accentue par exemple les expressions des personnages.

Vous nourrissez une appétence particulière pour les figures de la pop culture, n’est-ce pas ? Oui, je suis très sensible au rock et j’adore la soul, le hip hop… La pop culture m’inspire beaucoup : ça peut être un morceau, une photo ou la façon d’être d’un artiste, son charisme. Kanye West, par exemple, me renvoie une image assez patibulaire. Il a un côté froid, distant, donc j’ai exagéré son expression et les formes de son visage, assez angulaires, notamment au niveau du menton et des joues. A l’opposé, il y a une certaine douceur dans le regard de Pharrell Williams, il brille. Il y a aussi un jeu avec les formes triangulaires, entre son chapeau iconique et ses mains.

PHARRELL WILLIAMS (c) Samy Halim

PHARRELL WILLIAMS (c) Samy Halim

Comment votre style a-t-il évolué ? Je me concentre de plus en plus sur les portraits de face et symétriques, plutôt que présentés en trois-quarts ou de profil, car cela accentue cette connexion entre le regard du modèle et celui du spectateur. En même temps, si vous observez bien, vous constaterez qu’ils ne sont pas parfaitement symétriques. Pharrell Williams affiche un léger rictus…

Vous faites la part belle à la pop culture, aussi à la diversité comme on peut le voir dans la série Back to the Future ou encore Golden Black Ladies Exactement, mes portraits présentent différentes origines ou genres. Back to the Future est une série fortement inspirée par les années 1980, où je célèbre la diversité dans tous ses états : il y a des personnes transsexuelles, homosexuelles, noires, asiatiques… Mais je fuis les clichés, j’essaie de brouiller les pistes et parfois mes modèles sont androgynes. Est-ce une femme ? Un homme ? Je laisse le regardeur choisir. Au final, mon travail pourrait se résumer en une expression : “effacer les barrières”, qu’elles soient techniques, c’est-à-dire entre les plans, ou entre les gens, quelles que soient leurs différences.

Dans cette sélection, sur quelle image voudriez-vous attirer l’attention ? Victoria, car c’est mon best-seller et mon portrait le plus connu. Il provient d’une photo que j’ai trouvée sur Pinterest. Derrière ses lunettes bleues, cette jeune femme affiche une expression très particulière, affirmée, comme un symbole d’émancipation. Il y a aussi une belle histoire derrière cette création : un ou deux ans après sa publication, j’ai remarqué qu’un mannequin sud-africain suivait mon travail sur Instagram et adorait cette image… sans savoir que c’est en réalité elle qui me l’avait inspirée ! C’est un joli clin d’œil.

VICTORIA (c) Samy Halim

VICTORIA (c) Samy Halim

Propos recueillis par Julien Damien
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