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Les Dessous du maillot de bain

Audrey Millet © Éric Morelle

C’est un petit bout de tissu qui exacerbe les passions. Depuis son apparition à la fin du XIXe siècle jusqu’aux récents débats sur le burkini, en passant par l’impudique monokini, ce maillot de bain n’a décidément rien d’un vêtement anodin. Il serait même « politique » selon Audrey Millet. Dans son nouvel essai, Les Dessous du maillot de bain, cette ancienne styliste devenue historienne et chercheuse raconte à travers une pièce maîtresse de notre dressing estival « une autre histoire du corps », en particulier féminin, entre lutte pour l’émancipation et injonctions en tous genres.

Pourquoi s’intéresser au maillot de bain ? Je venais de publier Le Livre noir de la mode, dans lequel je m’intéressais à une industrie devenue le symbole d’une mondialisation malade, et je cherchais cette fois à analyser une pièce du dressing, sans savoir laquelle exactement. L’idée m’est venue alors que je me trouvais sur la plage avec mon mari. Autour de nous, j’ai alors remarqué que beaucoup de femmes portaient des vêtements très couvrants, avec des manches longues, de grandes robes, tandis que les hommes étaient en bermuda et se baignaient. Normalement, le corps sur la plage est à égalité, c’est peut-être le seul endroit où il l’est d’ailleurs. Je remarquais donc un problème de genre. J’ai creusé la question. Ce petit bout de tissu dit beaucoup de choses sur notre société.

À travers ce vêtement, « c’est une facette complexe de l’histoire du corps, en particulier féminin, qu’il s’agit d’étudier » mais aussi « une histoire du patriarcat », dites-vous. En quoi ? Durant l’Antiquité, on intimait aux femmes de ne surtout pas s’approcher de l’eau. Parce que c’était “dangereux”, que les hommes étaient susceptibles de tomber amoureux d’elle – l’amour commençait toujours par un viol à l’époque. C’était surtout une excuse pour qu’elles ne mouillent pas leur longue chemise, au risque de révéler leurs formes. On a donc très tôt invisibilisé les femmes en prétextant leur protection.

Avant de se baigner, il a d’abord fallu combattre les peurs liées à l’eau… Oui, l’homme la craint car il ne la maîtrise pas. Jusqu’au XIXe siècle, on appelait tout de même les navires des “cercueils”. On retrouve aussi beaucoup de cadavres de marins sur la plage, à l’époque. Comme toujours, ce sont les peurs qui conduisent à toutes les fermetures culturelles…

De quand datent les premières baignades ? De la fin du XVIIIe siècle, celui des Lumières. Au début, cette pratique est surtout considérée pour ses vertus thérapeutiques, et en particulier à destination des femmes, vu qu’elles seraient plus faibles biologiquement et psychologiquement… Et puis, durant le XIXe siècle, les villes s’industrialisent et se mettent à puer. La haute bourgeoisie et l’aristocratie s’échappent donc vers le littoral, emmenant dans leurs bagages la civilisation : théâtres, casinos, restaurants, routes de promenade… Dans le même temps, les médecins défendent l’eau comme une mesure d’hygiène fondamentale, notamment lors de l’épidémie de choléra qui frappe Paris. Enfin, il y a un mouvement féministe incroyable à l’époque, du Brésil à l’Angleterre et même en Iran. C’est une réclamation planétaire de petits gains pour se rapprocher de l’égalité. On retire le corset. Tout devient possible…

Mais la route menant vers la baignade est semée d’embûches… Oui, surtout lorsqu’on est une femme, car on lui impose des tenues de bain épouvantables, des robes très longues, en laine, si lourdes une fois mouillées qu’elles ont besoin d’aide pour sortir de l’eau. Mais, encore une fois, on se rend compte que l’on voit un peu trop ses formes. Apparaissent alors des pantalons de bain, avec des manches longues. C’est vraiment la natation qui va rétrécir ce vêtement, jusqu’à l’apparition de maillots de bain plus adaptés. Les femmes ont enlevé le corset, révélant un corps plus naturel, mais pas très beau, avec du ventre… On les incite donc à redresser cette silhouette en faisant du sport.

À quoi ressemblaient les premiers maillots de bain ? Ce sont des vêtements clownesques, une espèce de short avec des bretelles pour les hommes et des manches pour les femmes. Les pièces masculines sont à rayures jaunes, rouges ou noires. La version féminine est plus soft, grise ou noire, et cache évidemment les cuisses.

À Washington en 1922, un policier mesure la distance du genou au costume de bain

À Washington en 1922, un policier mesure la distance du genou au costume de bain

Quand assiste-t-on vraiment à une libération du corps féminin ? Lorsque la femme commence à travailler. En gros, on lui a retiré son corset pour qu’elle aille bosser. Il y a aussi eu les permissions médicales, quand on a enfin compris que la femme n’était pas un brouillon d’homme et qu’elle pouvait aussi profiter du soleil. Rappelons que, durant des siècles, elle devait avoir la peau blanche pour montrer qu’elle ne travaillait pas, dans les champs en l’occurrence, mais aussi parce que c’était synonyme de beauté. Le poète Ovide assurait par exemple dans L’Art d’aimer, en l’an I, qu’elle devait afficher un teint maladif, car la pitié susciterait l’amour…

Qu’est-ce qui fera le succès du maillot de bain ? Durant le XIXe siècle des fabricants, notamment anglais, perçoivent l’importance de ce nouveau marché et produisent des fringues un peu plus jolies, avec des motifs de petits bateaux, des boutons… Parallèlement, le sportswear et le prêt-à-porter se développent en Amérique. Ce sont des usines de tricotage dantesques comme on en voit en Inde aujourd’hui, des ateliers de misère comptant leur lot de catastrophes, peuplés d’immigrants juifs, italiens, polonais… Toutefois, le développement du capitalisme du dressing n’existe que s’il y a un capitalisme du corps. Les industriels du prêt-à-porter se mettent donc d’accord avec ceux du cosmétique, qui fournissent des crèmes bronzantes, et de la pharmacie, qui proposent des crèmes amincissantes.

Vous expliquez que le maillot de bain et le bikini sont synonymes de liberté des corps, mais que ce n’est pas une liberté insouciante. Pourquoi ? Jusqu’au XIXe siècle, on mesurait encore les gens, puis l’industrialisation du prêt-à-porter va mondialiser les tailles : S, L, M. On assiste alors à une standardisation de l’identité féminine. Le “girl power” naissant, dans les années 1980, n’a pas non plus eu que des conséquences heureuses. Lorsque vous êtes une femme, vous devez être une bonne mère, bosser et en même temps prendre soin de votre silhouette, donc devenir une superwoman avec un corps mince et tonique. On voit ainsi apparaître de grandes salles de sport. C’est l’époque de Véronique et Davina. Bref, il faut souffrir pour être belle.

Le maillot de bain a donc imposé de nouvelles injonctions au corps féminin… Oui, c’est l’apparition des régimes minceurs, mais aussi de nouvelles maladies comme l’anorexie, la boulimie. En réalité, on en parle beaucoup aujourd’hui mais les médecins s’inquiétaient dès la fin XIXe siècle “du gras de l’homme et de l’anorexie des femmes”. Et puis toutes ces crèmes, régimes voire petites chirurgies esthétiques, permettant de correspondre à un idéal vendu par les magazines, coûtent aussi beaucoup d’argent. Il y a d’ailleurs eu beaucoup de problèmes aux États-Unis avec les cartes de crédit. Ce petit maillot a eu de lourdes conséquences.

Le maillot de bain aurait donc façonné un nouveau modèle de beauté ? Oui, mais a-t-il tant évolué ? Regardez la silhouette de Kim Kardashian : une poitrine, des hanches, une taille fine… comme au XIXe siècle dans un corset ! Sauf que le corps féminin n’est plus dressé de l’extérieur, mais de l’intérieur.

On est passé de l’invisibilisation de la femme à son hyper-sexualisation… Voilà, et c’est pourquoi le corps des femmes est recouvert aujourd’hui. Utilisant le prétexte de la pudeur, on le cache. Un extrême en amène toujours un autre.

Justement, arrêtons-nous sur le burkini, qui n’a rien de traditionnel… Non, ce vêtement a été créé en Australie en 2006, dans un contexte très particulier. Les politiques d’immigration, le nombre croissant des personnes venues du Moyen-Orient, la guerre contre le terrorisme et l’attentat à la bombe de Bali en 2002 participent à un climat de défiance à l’égard de ces populations. Pour contrer ce problème, le gouvernement a privilégié l’ouverture, lançant un programme pour former des immigrants comme sauveteurs au sein de La Surf Life Saving Australia (SLSA). Les premières recrues sont d’origine libyenne, syrienne ou palestinienne, mais les hommes jugent la tenue des femmes musulmanes inappropriée. Le regard sexué, toujours… La SLSA demande donc à une créatrice d’origine libanaise, Aheda Zanetti, de concevoir un maillot de bain plus adapté : le burkini.

D’ailleurs, la parole des femmes est assez rare sur ce sujet… En tout cas elles devraient pouvoir se vêtir comme elles le souhaitent, ça pose tout de même un problème lorsque quelqu’un d’autre les habille.

Au final, le maillot de bain a-t-il permis aux femmes de gagner des droits ? Oui, parce qu’il leur a offert de s’allonger sur le sable, de dégrafer le haut, de se laisser caresser par le soleil, de porter une robe dos nu le soir et de se mouvoir plus librement. Bref, de goûter à des bonheurs simples.

Vous assurez même que le maillot de bain pourrait être un “symbole féministe”… Je le crois. Parce qu’il permettrait de se réapproprier son corps. Si l’on veut être féministe, il faut d’abord s’intéresser à soi, savoir se regarder dans le miroir et s’accepter.

Propos recueillis par Julien Damien / Photo : Audrey Millet © Éric Morelle

À lire / Les Dessous du maillot de bain, une autre histoire du corps, Audrey Millet (Éditions Les Pérégrines), 280 p., 20€, editionslesperegrines.fr

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