Michel Gondry
Desseins animés
On savait Michel Gondry musicien, bédéaste, clippeur et cinéaste doué. On l’attendait moins sur le terrain du débat d’idées. Or, sa dernière œuvre met en images animées des entretiens avec Noam Chomsky. Né en 1928, ce scientifique américain a révolutionné la linguistique dans les années cinquante. Cet intellectuel engagé et controversé a reçu le Français chez lui pour évoquer l’acquisition du langage, la biologie, la perception du monde… Ces Conversations Animées lèvent le voile sur l’intimité d’un penseur hors-norme – et nous en apprennent un peu plus sur Michel Gondry, aussi.
Que représente Noam Chomsky pour vous ?
C’est l’un des plus grands penseurs actuels, et l’un des seuls scientifiques de cette envergure dont les discours et l’activisme sont aussi importants. Je l’ai découvert vers 2003, en achetant par hasard le film Rebel Without A Pause (2003). D’autres ont accompli un travail incroyable, comme Stephen Hawkings avec les trous noirs. Mais leur discours politique et humaniste se cantonne à des généralités. À ce niveau, Chomsky est unique.
Comment est venue l’idée du film ?
Je voulais réaliser un film d’animation sur un sujet scientifique depuis 2001. Ç’aurait pu être l’astronomie, la physique… En lisant ses écrits sur la grammaire générative universelle, la linguistique et l’acquisition du langage, j’ai souhaité présenter concrètement des concepts très abstraits. De plus, je pouvais exprimer mon ressenti, improviser au gré de l’imagination.
Vous avez souvent l’air candide dans vos questions. C’est volontaire ?
(Rires.) Non. Je n’ai pas honte de poser des questions simples. C’est ainsi que l’on aborde les vrais problèmes : pourquoi une balle retombe lorsqu’on la lance en l’air, par exemple ? C’est peut-être candide, mais c’est une méthode scientifique.
L’apparition de vos dessins, un peu naïfs, sert-elle de contrepoids aux théories complexes ?
Oui, c’est pas du Walt Disney. (Sourire.) Cela renvoie aux flip-books dont j’ai conservé le côté imparfait. En fait, j’ai été marqué par le travail d’Emile Cohl. Je me souviens d’une image de lui découverte à six ans, en 1969 : un bonhomme avec une tête ronde, un corps carré et des jambes en bâton. Je crois que ça m’a influencé à vie.
La politique est un peu évacuée ?
Je ne l’ai pas écartée, mais il y a tellement de choses disponibles sur les engagements politiques de Chomsky. En fait, j’avais un plan : en France, on lui a collé de fausses étiquettes. En me focalisant sur l’aspect humain et scientifique, je souhaitais ouvrir les gens à sa critique des médias et de la politique. Dans le film, il n’est pas tendre avec la politique française vis-à-vis des Roms, par exemple. Cela dit, j’aimerais réaliser un documentaire sur sa pensée anarchiste, mais comment l’illustrer ? Pas avec de l’animation mais avec des photos, peut-être.
Votre anglais imparfait a provoqué des quiproquos que vous avez conservés. Pourquoi ?
C’est vrai, mais je lui ai appris un mot : téléportation ! (Rires.) J’ai gardé ces moments d’incompréhension pour leur drôlerie, tout simplement. Cela permet aussi au spectateur de se reposer les neurones, de découvrir le côté humain de Chomsky, qui ne se formalise pas pour si peu.
Terminer semblait vital pour vous… Aviez-vous peur de décevoir ?
Totalement. C’est un peu adolescent, voire infantile, mais je cherchais l’approbation de mon aîné. Je voulais qu’il me donne son avis. Lorsqu’on dépense des millions pour un long-métrage, il faut le finir, le promouvoir, le distribuer. Mais, en travaillant tout seul, avec son argent, sans rien ni personne, on doit trouver en soi les ressources et la motivation pour aller au bout. De plus, j’étais très angoissé à l’idée qu’il lui arrive quelque chose. Maintenant, je pense que c’est moi qui vais claquer avant, il a l’air tellement solide ! (Sourire.)
Pensez-vous que ce film amènera un nouveau public à découvrir ce penseur ?
Secrètement oui, mais c’est prétentieux. (Sourire). Il s’agit du philosophe vivant le plus coté au monde. Mon public représente un millième du sien. Mais au moins, ça peut court-circuiter une élite pensante qui le snobe et le rejette. Et puis, pour être tout à fait honnête, ça me permet de frimer un peu : discuter avec lui pendant plusieurs heures, c’est fabuleux. Mais Chomsky reçoit tout le monde dans son petit bureau, il n’a pas de préjugés.
A voir / Conversation Animée Avec Noam Chomsky
(Is the Man Who is Tall Happy ?) écrit et réalisé par Michel Gondry, sortie le 30.04










