FRANÇOIS BÉGAUDEAU
Interlope
(Amanuensis)Quelques mois après Psychologies (paru en avril 2025 chez Amsterdam), voici Interlope. Un adjectif qualifiant une activité peu légale, ou suspecte. En fait d’affaires louches, voici un recueil de textes publiés entre 2006 et 2024 dans divers titres de presse, revues, etc. L’occasion de faire le point sur la pensée, les pensées d’un romancier et essayiste, dont les activités, multiples, touchent de nombreux publics.
La gauche radicale l’apprécie lorsqu’il croise le fer avec des zozos d’extrême-droite tels Geoffroy Lejeune (rédac-chef d’un torchon nommé JDD) ou Pierre Rougeyron (moins historien qu’histrion). Normal : le Vendéen possède une faconde et une rhétorique assez balaises. Mais c’est facile. De notre côté, on a préféré déguster tous les épisodes de La Gêne Occasionnée, son regretté podcast cinéma, et l’on s’est rabattu depuis sur ses dialogues avec Rafik Djoumi (Tout Va Bien). C’est toujours stimulant, que l’on partage ou non son avis. Malgré tout, un souci : à l’oral, l’ex-plume des Cahiers du Cinéma et de Transfuge a besoin d’un (sparring) partenaire, un faire-valoir davantage qu’un interlocuteur.
Taquin
Raison de plus pour lire cet ouvrage : là, l’auteur se retrouve seul face à la page, condamné à développer sa réflexion, sans interlocuteur autre que le lecteur – par définition silencieux, absent. Première remarque : quel que soit le titre de presse (Muze ou la NRF, Le quotidien La Montagne comme Socialter), Bégaudeau conserve le même sérieux, la même ambition sur le fond. Sur la forme, il s’amuse parfois, tente des trucs, expérimente. On note également un savoir-faire pédagogique, au sens premier du terme : un temps enseignant (souvenez-vous du journal de bord Entre Les Murs, 2006), l’auteur en a conservé le souci de la clarté, la recherche du mot juste. On retrouve quelques-unes de ses (saines) obsessions : débusquer le mensonge et traquer le vrai derrière des mots vidés de leur sens, jeu développé dans Boniments (2023). Interroger et démonter, via une fable, la question de l’identité (ce qu’il creusera plus profondément dans Notre Joie, 2021), se moquer gentiment, mais factuellement, de la bourgeoisie, qu’elle soit cool ou non (prolongée dans Histoire de ta bêtise, 2019), défendre le féminisme comme la littérature, questionner la morale à travers la dispute qui opposa Annie Ernaux à Richard Millet…
Matière à penser
Un livre que l’on butine, au hasard des pages, souvent étonné, toujours titillé, jamais blasé. Un ouvrage traversé d’un d’un ton taquin, badin, qui manie l’humour parce qu’après tout, rien de pire à lire qu’un pensum pontifiant. Bref, nous avons là une pensée au travail, qui tâtonne, cherche, trouve et expose. Alors bien sûr, François Bégaudeau peut irriter. Il ne connaît pas la fausse modestie et semble avoir une assez haute opinion de lui-même. Mais une fois encore, voici un livre stimulant. On n’est pas obligé d’être potes avec les gens qui nous font penser.
FRANÇOIS BÉGAUDEAU
Interlope, Ed. Amanuensis, 302 p., 22 €



