Histoires en séries
Regards croisés
Sacrée collection, que celle d’Astrid Ullens de Schooten Whettnall. Conservé à la Fondation A, à Bruxelles, le fonds de cette baronne belge compte quelque 6000 photographies, signées Diane Arbus, Mitch Epstein, Walker Evans… parmi une centaine de noms plus ou moins célèbres, mais pareillement talentueux. Cette exposition en dévoile 39, et par là-même une éblouissante vision du monde.
Selon Astrid Ullens de Schooten Whettnall, « on ne peut rien comprendre avec une ou deux photos ». Ainsi l’octogénaire, issue d’une famille qui a fait fortune dans le sucre, a toujours mis un point d’honneur à acquérir plusieurs clichés d’un même artiste (parfois des dizaines), afin d’offrir un vrai point de vue sur le monde – et, pourquoi pas, lui donner un peu de sens ? Rassemblées à la Fondation A, que l’aristocrate a créée en 2012 à l’âge de 74 ans, ces “histoires en séries” se déploient (en partie) dans toutes les salles d’exposition temporaire du Musée de la photographie de Charleroi.
L’émotion à fleur d’objectif
Présentées sous forme de grands ensembles, à mi-chemin entre le récit de vie, le documentaire et l’architecture, ces images offrent une grande variété de sujets, de visions d’artistes et, surtout, d’émotions. Ce sont ici ces ouvriers anonymes saisis par Walker Evans sur le chemin de l’usine, à Détroit en 1946. Là, les compositions en noir et blanc de la Mexicaine Graciela Iturbide, à la frontière de la magie et du réalisme social. Ou encore l’Américain Nicholas Nixon, qui photographie sa femme Bebe à côté de ses trois sœurs, chaque année depuis 1975. Ses portraits suggèrent une réflexion touchante sur les liens qui nous unissent et le temps qui s’écoule, mariant plus que jamais l’intime et l’universel…
œuvres commentées :
Helen Levitt
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Encore trop méconnue, Helen Levitt (1913-2009) fut l’une des grandes photographes de rue du xxe siècle. Sa ville natale de New York constitue le principal décor de ses images, d’abord présentées en noir et blanc puis en couleur. L’Américaine capturait la vie telle qu’elle se déroulait, armée d’un Leica et surtout d’une immense poésie. Ses images montrent des passants pris sur le vif, des graffitis et beaucoup d’enfants jouant sur les trottoirs. En témoigne ce célèbre cliché, immortalisant une fillette appuyée sur le flanc d’une voiture verte, sublimant avec tendresse mais sans mièvrerie la banalité du quotidien. |
Jacques Sonck
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L’être humain dans toute sa diversité. Durant 50 ans, Jacques Sonck (1931-2021) a sillonné les rues belges, appareil photo à la main, saisissant au hasard de ses déambulations une faune de personnages des plus fantaisistes. Toujours réalisés avec respect, les clichés du Flamand mettent en scène des corps anormalement élancés ou massifs, des tenues improbables, des allures franchement excentriques. Évoquant les marginaux de Diane Arbus (dont il était admirateur) comme la bizarrerie de David Lynch, ses portraits en noir et blanc questionnent la notion de “normalité”, et plaident pour un regain de nuances dans notre vision de l’autre. |









