Entretien : Blandine Soulage
La beauté du geste
Passée par la prestigieuse école des Gobelins, à Paris, Blandine Soulage place le corps et le mouvement au cœur de son œuvre. Ses photographies initient un dialogue entre l’architecture et les modèles qui les investissent – avec une indéniable propension à l’acrobatie. Spectaculaires, ses images révèlent ainsi la banalité de notre environnement urbain sous un angle résolument poétique. Comment travaille cette artiste ? Quel objectif poursuit-elle à travers cette démarche ô combien singulière ? Réponses…
Comment êtes-vous devenue photographe ? Quel fut le ” déclic ” ?
Je ne parlerais pas vraiment d’un déclic, plutôt d’une évolution qui m’a conduite progressivement à placer la photo au cœur de mon activité. Je travaillais auparavant dans le secteur artistique, mais côté production et administration. J’ai glissé vers la création avec la photo et j’ai donc entrepris une formation spécifique aux Gobelins en 2013, pour me lancer en tant que professionnelle.
Comment définiriez-vous votre travail ? Qu’est-ce qui fait sa particularité selon vous ?
Quelque chose se joue dans l’écriture par la lumière et la couleur. Pour moi, la photo est avant tout un medium du sensible. Je place le corps et le mouvement au cœur de mes recherches depuis plusieurs années. Ce registre m’intéresse pour sa dimension expressive, voire narrative, en tant que langage non verbal s’adressant directement aux sens. Mais également sur le plan formel en tant que vibration et matière plastique à travailler.
Comment a-t-il évolué ?
Ces dernières années, ma pratique s’est ouverte à des procédés d’impression alternatifs : sérigraphie, gravure, gomme arabique… Ces techniques permettent une fragmentation plastique de mes images, un autre régime visuel.
Pourquoi vous intéressez-vous au corps et à son mouvement ?
Le langage du corps est une forme d’éloquence silencieuse qui s’adresse à toutes et tous. Nous possédons chacun un corps à travers lequel nous faisons l’expérience du monde, il nous relie à l’autre. Cette approche phénoménologique me nourrit depuis longtemps. Ma pratique personnelle est aussi en jeu, celle de la danse et surtout du yoga, que j’enseigne depuis une quinzaine d’années. Les corps sont aujourd’hui surexposés dans un flot d’images, mais souvent désincarnés et dépourvus de sens. De mon côté, j’aspire à renouer avec ce corps sensible, poétique. A rebours de la société sédentaire et désincarnée dans laquelle nous vivons. Nous n’avons jamais été aussi connectés… et pourtant si déconnectés de notre propre corps.
Plus précisément, pourquoi explorer la relation entre le corps et l’espace, voire l’architecture ?
A travers le mouvement, ma série Déviation introduit une faille dans l’ordre établi, une brèche poétique. Ce “désordre ” dans les lignes architecturales permet d’interroger la norme et la contrainte spatiale. C’est aussi une manière de réinventer nos espaces quotidiens. Des lieux ordinaires deviennent le théâtre de l’”extra-ordinaire”. Je cherche ce point de bascule, ce moment où tout peut s’inverser, se renverser. C’est une invitation à se remettre en mouvement dans un monde qui s’engourdit.
Vos images reflètent -elles à la fois une certaine harmonie et une désorganisation du réel ?
J’aime les images construites mais traversées par quelque chose d’instable, d’énigmatique. Ces accidents produisent de nouveaux récits, où les corps deviennent fictions, désobéissent à leur logique fonctionnelle. Je pense les corps comme des contrepoints à la géométrie, aux volumes et aplats de couleurs. Ils dialoguent avec les structures et en révèlent les angles morts. La couleur est pour moi une palette de composition autant qu’un outil formel.

Concrètement, comment travaillez-vous ? Comment procédez-vous pour obtenir ces images, dans lesquelles certains personnages semblent en lévitation ou en suspension ?
Tout est réalisé durant la prise de vue, sans trucage, à la manière du Saut dans le vide d’Yves Klein en 1960. Je travaille avec des danseurs, danseuses, acrobates ou traceurs dont le potentiel de mouvement permet ces mises en scène. Mais le geste demeure non performatif, situé à la frontière entre banalité et espace artistique. Il y a un vrai travail de collaboration avec elles et eux. Les idées évoluent sur place, selon ce que l’espace permet. C’est donc un travail d’équipe. J’utilise également des éclairages pour composer ma lumière et figer le mouvement, ce qui implique parfois une logistique conséquente en extérieur.
Comment choisissez-vous vos lieux ?
J’effectue beaucoup de repérages. Je reviens parfois plusieurs fois sur un site pour trouver la bonne lumière, shooter des pre-frame… Je m’attache à des endroits pour leur potentiel graphique et un certain minimalisme. Mais ce sont toujours des espaces ordinaires : parkings, escaliers, façades… Les gens qui les connaissent sont souvent surpris de les redécouvrir. Je ne peux pas cacher mon amour du brutalisme. J’aime cette architecture qui résiste et ces corps qui ne s’y plient pas.
La couleur joue-t-elle un rôle structurant dans vos compositions (vêtements, silhouettes, décors…) ?
Oui, tout à fait. Comme les peintres coloristes, je compose par la couleur : elle structure l’image autant que la ligne. Ma palette évolue aussi avec la lumière. La couleur est affaire d’ombre et de lumière. Le stylisme joue également un rôle essentiel, c’est pourquoi je collabore régulièrement avec Stéphanie Girerd, ainsi qu’avec des friperies (FripesKetchup, LaPure) que je remercie pour leur fidélité.
Pouvez-vous aussi nous parler de votre dernier projet, Contrapposto ?
Ce projet revisite la mémoire du corps à travers l’histoire de l’art. J’ai collecté des postures issues de la statuaire et de la peinture classique, pour les rejouer aujourd’hui avec des corps contemporains. Il ne s’agit pas de reconstitution, mais de traversée. J’interroge la manière dont ces formes archétypales influencent nos représentations, façonnent nos imaginaires. Ce projet croise photographie, gravure et sérigraphie pour rejouer ce perpétuel jeu de copie des œuvres… et de réinterprétation des originaux.
S’agit-il aussi de déconstruire certains codes ?
Oui, absolument. En tant qu’artiste femme, je cherche à déplacer le regard hérité du male gaze vers une lecture plus contemporaine. Les corps que je photographie incarnent une pluralité affranchie des normes de genre et des assignations racisées. Cis, trans, non-binaires… incarnations avant d’être carnations, ils sont avant tout des « mouvements de l’âme », pour reprendre De Vinci.
Par ailleurs, quel usage faites-vous de la sérigraphie ou de la gravure ?
Ces procédés me permettent de réinterpréter mes images, de leur donner une matérialité. La déconstruction chromatique et la trame rendent le mouvement visible : rythme, vibration, forme. Pour Contrapposto, j’ai même sérigraphié sur des dalles de marbre, matériau utilisé par les Romains pour reproduire les bronzes grecs antiques. Ces gestes manuels introduisent un ralentissement, recentrent sur la matière et le geste — à l’opposé de l’immédiateté numérique.
🔗 À lire / L’article portfolio ici
À visiter / blandinesoulage.com, Intagram @blandine.soulage
À voir / Contrapposto : Regarder, révéler. Dialogues entre peinture et photographie
(expo. collective), Villefranche-sur-Saône, jusqu’au 22.02.2026, Musée Dini, musee-paul-dini.com
Corps en résonnance (exposition collective)
Marseille, 03.11 > 07.12, Zones Galerie, zones-marseille.com
Déviation : Saint-Genis-Laval, 27.03 > 22.04.2026, La Mouche, la-mouche.fr














