Studio Stone
Remise au point
Ce nom ne vous dit sans doute pas grand-chose. Pourtant, il fut une référence de la photographie au début du XXe siècle. Fondé en 1924 à Berlin par la Belge Wilhelmine Camille Honorine Schammelhout et le Russe Aleksander Serge Steinsapir, le Studio Stone laisse une oeuvre aussi étonnante que diversifiée. À Charleroi, cette exposition exhume de l’oubli un couple d’artistes (dit “Cami et Sasha Stone”) qui marqua l’entre-deux-guerres.
Ils comptèrent parmi « les meilleurs photographes de leurs temps », aux côtés de Germaine Krull, László Moholy-Nagy ou Man Ray. Embrassant un large spectre de sujets, de l’architecture au monde du spectacle, de la publicité au reportage social, du nu au portrait de célébrités (dont Bertolt Brecht et Albert Einstein !), leurs images inondèrent les magazines et journaux d’avant-garde. D’abord au cœur du foisonnement artistique du Berlin des années 1920, alors en pleine ère de la Nouvelle objectivité (guidée par la volonté de représenter le réel sans fard) puis en Belgique où ils s’installèrent au début des années 1930. Ils furent même les “stars” de l’exposition internationale de la photographie de Bruxelles. La postérité, hélas, fut moins tendre avec Cami et Sasha Stone, ensevelis par les remous de l’Histoire. Sasha mourra en 1940, en fuyant l’avancée des nazis, et Cami ne produira ensuite plus rien. « Elle a sans doute dû vendre une partie des négatifs du studio pour vivre », estime Charlotte Doyen, la commissaire de l’exposition. Leurs archives, elles, seront dispersées aux quatre vents…
L’épreuve du temps
C’est dire tout le travail de recherche qui a présidé à l’élaboration de cette exposition, nourrie de tirages et de documents issus de 17 institutions, dont 13 belges, notamment l’Amsab, l’Institut d’histoire sociale de Gand « dont les archives sont remontées à la surface par hasard, après avoir dormi dans des boîtes durant des années », selon Kim Robensyn, la coordinatrice des collections. C’est donc une sacrée redécouverte qu’offre cet accrochage. Mais qu’est-ce qui rend les clichés du Studio Stone si particuliers ? L’utilisation de la lumière qui modèle littéralement les sujets (Sasha Stone fut d’abord sculpteur), cette contre-plongée donnant du mouvement à la composition et surtout ce regard sur le monde, empli d’humanisme et preuve d’un indéniable engagement social. En témoigne ce photomontage représentant un visage peu avenant de Rockefeller, enténébré par une forêt de tours de pétrole crachant leur fumée noire, dénonciation frontale des abus du capitalisme. L’œuvre date d’un siècle, mais résonne furieusement avec l’actualité, à l’heure où Trump ne pense plus qu’à « forer »…
Deux œuvres commentées par Charlotte Doyen, commissaire de l’exposition
Sans titre, Studio Stone, 1920-1929
« C’est une photographie publicitaire réalisée pour la société SKF. Elle fut présentée dans de prestigieuses expositions à Bruxelles en 1932, car assez avant-gardiste. Nous l’avons utilisée pour notre affiche, car elle résume bien la diversité de l’oeuvre des Stone. On y retrouve le thème du corps, représenté par ce pantin, mais aussi celui de l’architecture industrielle, avec le roulement à billes, qui évoque la modernité propre à l’époque. On observe également ce jeu de lumières modelant le sujet (Sasha Stone fut d’abord sculpteur) et puis ce mouvement ascendant, obtenu grâce à cette légère contre-plongée typique du Studio Stone ».
Portrait réalisé sur le tournage de film Misère au Borinage, Cami Stone, 1933
« Celle-ci a été prise sur le tournage de Misère au Borinage, un film muet réalisé en 1933 par Henri Storck et Joris Ivens et dénonçant les conditions de vie des mineurs. L’image montre un gros plan rapproché sur cette mère tenant son petit garçon. On remarque une nouvelle fois cette légère contre-plongée et surtout le visage de l’enfant, très détaillé, marqué par la saleté. Cette photo a été publiée dans des journaux de l’époque pour fustiger la pauvreté dans laquelle vivaient ces ouvriers. Les Stone étaient très engagés sur la question sociale. On n’a pas retrouvé d’écrits attestant de leurs positions mais leurs clichés parlent pour eux ».











