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Objets de grève
Détournement de fond
Peut-on faire grève tout en travaillant ? C’est la question que pose cette exposition originale. Fruit d’une collaboration entre des étudiants du Master Arts de l’université de Lille et les Archives nationales du monde du travail de Roubaix, Objets de grève s’intéresse aux produits détournés par des ouvriers. Où l’on découvre à travers une trentaine de pièces, créées de 1968 à nos jours, que la lutte sociale ne se limite pas aux manifestations, avec leur cortège de banderoles, de gaz lacrymogène et de merguez grillées.
Inscrite dans le cadre de la triennale “Art & Industrie” initiée par le Frac Grand Large et le Laac de Dunkerque, cette exposition met à l’honneur des objets méconnus mais redécouverts par le photographe Jean-Luc Moulène, dans les années 1990. Disposées sur des cartons (évoquant l’atmosphère d’une usine), ces pièces sont l’œuvre d’ouvriers français qui ont imaginé une autre forme de lutte, plus discrète (et futée) pour protester. Ils n’ont pas choisi de manifester devant leur entreprise avec des pancartes, mais ont décidé de poursuivre le travail… en détournant la production de l’usine qui les emploie. Par exemple pour rendre un produit invendable, à l’instar de cette “Une” du Herald Tribune publiée le 5 juin 1987… sans photographies. Il s’agissait alors pour le personnel de soutenir un retoucheur victime d’une compression d’horaires.
Vous avez un message
D’autres objets ont été “transformés” pour porter des revendications. En témoigne ce parfum conçu par les salariés de la Bourgogne Applications Plastiques, en1996, et dont l’étiquette annonce “BAP Touche pas à mon emploi !”… Au-delà de l’annonce (explicite) adressée aux consommateurs, le détournement du flacon recouvre aussi une dimension pratique pour les grévistes. « Sa vente les aidait à tenir bon durant le temps où ils n’étaient pas payés, voire pour régler les frais de justice », indique Nathalie Delbard, professeure en Arts plastiques à l’université de Lille. Ainsi, 10 000 de ces bouteilles furent écoulées en huit semaines. Nous sommes donc loin de “l’arrêt total et collectif du travail” propre à la grève !
À l’affiche
Si la collection dévoilée par Jean-Luc Moulène s’arrête aux années 2 000, l’exposition rapproche ce mouvement de productions plus actuelles. On trouve par exemple, au premier étage de la Galerie commune de Tourcoing, le design d’affiches créées par “Formes des luttes”, un site web fondé par des graphistes engagés. Libres de droits, utilisés pour des manifestations, ces posters “clés en main” assènent des slogans comme “Misère de la Culture” ou “Artistes en grève.jpg”. « On retrouve la même inventivité chez les artistes et les grévistes », constate Nathalie Delbard, qui reconnaît toutefois l’absence, au fil de ce parcours, d’objets originaires du Nord. Mais, qui sait, peut-être qu’un logo CGT est caché sous votre poêle…












