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Homo détritus

Jules Disoluka Sarkozi, L'Homme gobelet,
quartier de Matonge Kimpwanza à Kinshasa, 2020.
© Stéphan Gladieu

Pour son précédent ouvrage, Stéphan Gladieu avait passé trois ans en Corée du Nord, témoignant de la propagande du régime totalitaire en détournant ses codes visuels. Le photographe français revient avec un projet tout aussi percutant. Pour la série Homo détritus, il a cette fois suivi le travail du collectif “Ndaku ya, la vie est belle” en République démocratique du Congo. Ces artistes fabriquent des costumes à partir des déchets submergeant littéralement les quartiers de Kinshasa, dénonçant avec humour et poésie la crise écologique dont ils sont victimes.

Pouvez-vous nous rappeler votre parcours ? Je me suis passionné, très tôt, pour l’information. Je m’intéressais aux relations internationales, lisais le journal Le Monde. J’ai aussi vécu une expérience assez particulière avec mes parents. Quand j’ai eu 12 ans, nous sommes partis dans la Roumanie de Ceausescu et avons eu un accident de voiture assez grave. Je me suis retrouvé en prise directe avec la population, la police, et me suis alors rendu compte de ce qu’était une dictature, et par effet miroir une démocratie… Quelques années plus tard j’ai voulu étudier l’économie, en France, mais et il y a eu une erreur administrative à la fac de Nanterre : on m’a inscrit en mathématiques appliquées aux sciences sociales. L’année était perdue. J’ai donc décidé de tenir une promesse et de retourner en Roumanie, là où j’avais eu cet accident. Nous avions en effet rencontré un homme s’avérant être le chef de toute la contrebande à la frontière de la Moldavie. Il apportait des biens de consommation aux Roumains. C’était un type incroyable, avec lequel j’avais pêché sur le Danube. Je lui avais dit qu’un jour je reviendrai pour faire quelque chose pour son pays.

Comment cela ? A l’époque, Ceausescu mettait en place son “programme de systématisation”, soit l’éradication de villages traditionnels au profit de kolkhozes staliniens. Je voulais dénoncer cette ignominie. Alors, je suis entré en contact avec la dissidence roumaine en France. Ils m’ont donné des plans pour entrer dans le pays, de quoi survivre sans passer par les hôtels et les endroits où j’allais être contrôlé. J’avais 18 ans, avec une petite gueule de gars naïf. J’ai réussi à tenir 17 jours sur place, sachant qu’aucun journaliste étranger n’était resté plus de 48 heures… Ce fut ma première publication. Mes images ont été diffusées à la télévision, j’ai été invité à Genève à donner une conférence devant les ambassadeurs des Nations unies. J’étais le premier à rapporter un témoignage de cette dictature. Ensuite, je suis entré dans une école de journalisme pour en faire mon métier.

Junior Mvunzi Muteba Nzonkatu, Boîte de conserve, quartier de Yolo Nord à Kinshasa, 2020. © Stéphan Gladieu

Junior Mvunzi Muteba Nzonkatu, Boîte de conserve, quartier
de Yolo Nord à Kinshasa, 2020. © Stéphan Gladieu

Qu’est-ce qui caractérise votre pratique photographique ? Je dirais que c’est une approche humaniste. Durant deux décennies, j’ai privilégié des problématiques sociétales, comme les droits des femmes, des minorités, en essayant de donner la parole à des gens qui ne l’ont pas ou peu, d’être un porte-parole.

Comment votre démarche a-t-elle évolué ? Il y a eu un vrai changement à partir de 2015. A un moment, j’en ai eu marre de l’utilisation par la presse de la symbolique de l’image, supposant l’anonymisation des gens. Leur histoire n’est plus racontée, ils deviennent les symboles d’une cause. Depuis des décennies, les médias véhiculent une représentation caricaturale de la pauvreté, la guerre, la misère humaine, en traitant ces sujets de façon très dramatique. Cette pratique est dangereuse car elle manque de nuances. On nous livre des réponses toutes faites alors que mon travail cherche surtout à soulever des questions.

Comment expliquer cette dérive ? Jusqu’au début des années 1990, on comptait quelques magazines, trois ou quatre chaînes. Puis, en l’espace de 20 ans, on s’est retrouvés avec le câble, le satellite, internet, face à un flot d’images délirant. Selon moi, les gens se sont lassés de ces représentations dramatiques assez culpabilisantes, surtout dans une société de plus en plus individualiste. Aujourd’hui, je pense que l’on peut toucher l’opinion publique avec des photographies positives, colorées, attrayantes mais en même temps qui “tapent”.

Comment vous-y êtes vous pris ? J’ai ressorti le flash de studio que j’utilisais pour la photographie institutionnelle, les portraits de personnalités. J’ai décidé d’utiliser cette technique pour organiser un système de “portraits-miroirs”, c’est-à-dire une déclinaison un peu ironique de l’image iconique.

Junior Longa Longa Mosengo, dit "Savant Noir", L'Homme pneu, quartier de Matonge Kimpwanza à Kinshasa, 2020 © Stéphan Gladieu

Junior Longa Longa Mosengo, dit “Savant Noir”, L’Homme pneu,
quartier de Matonge Kimpwanza à Kinshasa, 2020
© Stéphan Gladieu

Qu’entendez-vous par image iconique ? Je parle ici de la construction visuelle d’une icône et de sa symbolique, de son pouvoir. Ce type de représentation a été créé par les orthodoxes et les catholiques. C’est une image rectangulaire, horizontale. Elle est facile à lire, chatoyante et véhicule un message permettant d’adhérer à une idéologie religieuse. Cette simplicité lui donne toute sa force. Ce format spécifique a été repris pour assurer la propagande des états communistes ou encore dans la publicité américaine. Cette codification visuelle a successivement servi une idéologie religieuse, puis politique et enfin marketing. Moi, j’essaie de vendre une idéologie humaniste. Je parle donc de déclinaison ironique car je joue avec ces codes, notamment ceux de la propagande nord-coréenne…

Comment définirez-vous cette démarche ? C’est une pratique artistique et documentaire. Vous pouvez accrocher mes images chez vous, sans vous poser de questions, simplement pour ses qualités esthétiques, mais derrière il y a un fond, une narration, un message. C’est une façon de s’impliquer personnellement, avec un choix notable et je ne mens pas à ceux qui posent pour moi. Il n’y a pas de manipulation. Mais en même temps, ce n’est pas moi qu’ils regardent mais vous. J’instaure un face-à-face, c’est pourquoi j’appelle ça les “portraits-miroirs” : on en apprend beaucoup sur eux mais aussi sur nous-mêmes.

Comment le livre Homo détritus est-il né ? D’une envie ancienne d’aborder la crise écologique sans pour autant photographier des enfants ramassant des déchets dans des montagnes d’ordures en Afrique. En refusant tout aspect misérabiliste. Comme je le disais, le public est déjà saturé par ce genre d’images, elles n’ont plus d’impact. Je cherchais donc une autre façon de traiter ce sujet.

Patrick Kitete Bwanakitoko, Babouche, quartier de Kimbangu à Kinshasa, 2020 © Stéphan Gladieu

Patrick Kitete Bwanakitoko, Babouche, quartier de Kimbangu à Kinshasa, 2020 © Stéphan Gladieu

Comment l’avez-vous trouvée ? Je travaillais sur une autre série (qui va sortir bientôt) à la frontière entre le Bénin et le Nigéria, sur l’identité africaine à travers l’animisme et le masque. En effectuant des recherches sur internet, je suis accidentellement tombé sur une photographie d’une jeune femme portant une tenue entièrement constituée de bouteilles en plastique. Je l’ai contactée et elle m’a expliqué qu’elle appartenait à un collectif d’artistes de Kinshasa, “Ndaku ya, la vie est belle”, composé d’enfants des rues et d’anciens élèves des Beaux-arts. Ils récupèrent les déchets, une matière gratuite qu’ils trouvent à foison, pour fabriquer leurs costumes et dénoncer leurs conditions de vie. Pour les aider à conceptualiser leur projet, j’ai vécu avec eux dans un squat d’un quartier délabré de Kinshasa. C’est un travail collaboratif car ces artistes ont été rémunérés pour le temps passé avec moi. La diffusion presse m’a permis de rembourser l’investissement initial. Ils touchent un pourcentage sur les tirages vendus.

Pouvez-vous nous rappeler le contexte, la situation de la République démocratique du Congo ? C’est l’une des régions les plus riches du monde en termes de ressources naturelles, les sous-sols regorgent de cobalt, de diamants, de pétrole ou de coltan, ce minerai avec lequel sont conçus les condensateurs de nos portables. Pourtant, c’est le huitième pays le plus pauvre de la planète. Depuis des décennies, ses richesses sont exploitées sans aucune équité commerciale par des compagnies internationales pour fabriquer des produits manufacturés que les Congolais ne peuvent même pas se payer. Ces objets finissent par leur revenir, mais sous forme de déchets issus de pays industrialisés qui en délocalisent le recyclage pour ne pas en assumer le coût… c’est d’un cynisme extraordinaire. A Kinshasa ces détritus servent, par exemple, à remblayer des zones humides, pour revendre des mètres carrés de terrain ou laisser s’implanter des bidonvilles. Les gens vivent parfois au-dessus de cinq ou six mètres de déchets, avec des feux souterrains qui se propagent lentement. C’est une pollution délirante ! Les Congolais ne sont pas responsables de cette situation mais c’est nous qui en tirons tous les bénéfices de façon complètement aveugle. Et c’est la même problématique au Sénégal, au Ghana, mais aussi dans d’autres pays en Amérique latine, en Asie…

Bowandundu Musafiri Master, dit "Chaka", L'Homme rasoir, quartier de Selembao à Kinshasa, 2020 © Stéphan Gladieu

Bowandundu Musafiri Master, dit “Chaka”, L’Homme rasoir,
quartier de Selembao à Kinshasa, 2020
© Stéphan Gladieu

Peut-on parler de résilience dans ce projet, Homo détritus ? Oui, moi je ne suis que le photographe, le vecteur, je transmets leur message mais c’est bien eux qui vivent au quotidien parmi ces saletés, dans cette misère, et ils créent pour exister. Il y a ici une approche poétique mais aussi humoristique voire spirituelle : le masque africain est intégral, il recouvre tout le corps. Il est censé représenter un esprit. Quand les colons occidentaux sont arrivés avec leur religion ils ont balayé cette tradition animiste, la comparant à de la sorcellerie. Ces artistes les réinventent ici avec ce qui tue la nature et la terre. Ils se représentent ensevelis sous les déchets, comme des spectres naissant des tas d’ordure. Cet esprit est celui d’un combat, d’un cri. C’est une façon de dire : “même sous les déchets que tu m’envoies je suis toujours debout et je t’emmerde !” Leur force vitale est incroyable.

Au delà de la situation en RDC, cette série est aussi une allégorie de la catastrophe écologique planétaire qui nous guette… Complètement, on part d’une situation précise à Kinshasa pour parler plus globalement de la surconsommation. Tout cela devrait logiquement appeler à une réflexion sur la façon dont on consomme en quantité et en qualité : c’est-à-dire des choses dont on a réellement besoin ou durables. Regardez le marché des vêtements qui a explosé, ne seraient-ce que les tongs, conçues en mousse expansée, laquelle met 400 ans à disparaître et qui étouffe la faune, la flore, les océans… Ces détritus vont conduire à notre perte. Nous sommes les plus riches de ce côté du monde. C’est à nous de renoncer à tout cela pour préserver notre planète, et rendre sa dignité à ces populations oubliées. L’apocalypse a déjà lieu mais loin de chez nous, donc ça n’est pas gênant et personne ici n’est encore prêt à sacrifier son petit confort… J’aimerais que ce travail favorise une prise de conscience. On peut parler de résilience de leur côté, mais c’est aussi un cri. Ce sont des survivants. Je les trouve héroïques.

Arnold Nginbi Etabe, Poisson et tomate, quartier de Kalamu à Kinshasa, 2020.

Arnold Nginbi Etabe, Poisson et tomate, quartier de Kalamu à Kinshasa, 2020.

Propos recueillis par Julien Damien / Photo : Jules Disoluka Sarkozi, L'Homme gobelet, quartier de Matonge Kimpwanza à Kinshasa, 2020. © Stéphan Gladieu

À lire / Homo détritus de Stéphan Gladieu (photographie) et Wilfried N’Sondé (texte) (Actes sud), 104 p., 32€, actes-sud.fr

À visiter / stephangladieu.fr // @stephangladieu

Collectif Ndaku ya, la vie est belle 

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