Home Exposition Braïtou-Sala

Victimes de la mode

Tombé dans l’oubli, Albert Sala connut la gloire durant les Années folles*. De 1919 à 1939, il signa des centaines de portraits mondains, croquant les célébrités parisiennes et les figures aristocratiques. La Piscine réhabilite ce peintre et nous restitue l’ambiance de cette époque, entre légèreté et tragédie.

Demandé par le Tout-Paris de l’entre-deux-guerres, Albert Sala grandit pourtant loin des paillettes. Né à La Goulette en 1885, issu d’une famille juive modeste, ce fils d’épicier quitte sa Tunisie natale au début du xxe siècle pour se former à la prestigieuse académie Julian, à Paris. Il y remporte en 1916 le prix du portrait, pour lequel il se spécialise. « C’était un genre très rémunérateur, en vogue durant les Années folles où les mondanités reprenaient, où cette belle société s’étourdissait de plaisir et se mirait dans ces toiles », explique l’une des commissaires de l’exposition, Alice Massé. Le Tunisien, qui a pris le pseudo de Braïtou-Sala, est introduit en 1919 dans le milieu du spectacle par son ami Alexandre Joannidès, archiviste au sein de la Comédie- Française. Chanteuses, comédiennes, danseuses… Il croque alors les grandes célébrités de l’époque. Telle Marthe Chenal, l’une des cantatrices stars de l’Opéra de Paris, immortalisée ici en manteau bleu-nuit de velours et satin. On retrouve dans ce tableau cet « illusionnisme photographique » qui marque le style de l’artiste, lequel « excellait dans l’attention portée au rendu des matières, des textures, des parures ». Il n’est certes pas le plus doué, mais devient l’un des plus célèbres peintres de son temps…

Braitou-Sala, Autoportrait

Garçonnes – Braïtou-Sala conquiert ensuite la bourgeoisie et l’aristocratie parisienne. Ces toiles offrent un formidable témoignage des modes de l’époque. On découvre ces fameuses coiffures à la garçonne popularisées par Colette, ce chapeau-cloche symbolique… Et puis ces robes, audacieuses et lumineuses dont certaines (sans doute) dessinées par des couturiers tels que Paul Poiret ou Madeleine Vionnet, parmi les premiers à libérer les silhouettes féminines des corsets. Un peuple raffiné certes, mais pas toujours fréquentable. « Dans cette société, les gens se croisent puis se tuent dans une même impression de légèreté », rappelle Bruno Gaudichon, conservateur de La Piscine. Car l’histoire révélée ici est aussi celle d’un drame : celui d’une famille juive confrontée au nazisme. Il s’incarne dans la rafle du neveu de Braïtou-Sala, José Moses, déporté à Auschwitz en 1943 où il périt. Le parcours s’achève sur l’ultime lettre dudit « Yoyo », écrite à ses parents depuis le camp de Drancy. Elle nous renvoie au portrait peint par Sala, accroché dans la première salle : on y voit le regard étonnamment grave d’un enfant, semblant porter déjà le poids de son funeste destin. Celui d’un monde, aussi, qui s’apprête à sombrer…

Braitou-Sala

Texte Julien Damien // Photo Braïtou-Sala (1885-1972), Portrait d’Éléna Olmazu, 1931, Tempera sur toile, Collection particulière // Autoportrait aux binocles, 1916, Crayon noir et huile sur toile marouflée sur isorel, Collection Sala, Photo : Alain Leprince
Informations
Roubaix, Musée d'Art et d'Industrie André Diligent - La Piscine

Site internet : http://www.roubaix-lapiscine.com/

19.03.2016>05.06.2016mar > jeu : 11 h > 18 h, ven : 11 h > 20 h, sam & dim : 13 h > 18 h, 9 / 6 € / gratuit (-18 ans)

* De 1919 à 1929, période marquée par une grande effervescence culturelle et intellectuelle, mais aussi par une remise en cause des valeurs d’avant-guerre.

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