Home Reportage L.I.B.E.R.L.A.N.D.

Liberté, Egalité, Money

Il était une fois un petit bout de terre en forme de cœur. 7 km2 de forêts, de clairières et de plages donnant sur le Danube. Et qui, officiellement, ne sont ni en Serbie ni en Croatie. Une “terra nullius” en jargon juridique, jusqu’à ce que Vit Jedlicka, tchèque de nationalité et libertarien de pensée, en devienne le président. Le 13 avril dernier ce libéral eurosceptique plantait un drapeau sur ce territoire dont personne ne voulait. Et fondait le Liberland, la dernière micronation en vogue. Voyage au croisement de frontières (très) floues, entre anarchie et ultralibéralisme.

L comme libertarien, soit « un partisan d’une philosophie politique et économique qui repose sur la liberté individuelle conçue comme fin et moyen, d’après le Petit Larousse. Les libertariens se distinguent des anarchistes par leur attachement à la liberté du marché et des libéraux par leur conception très minimaliste de l’état ». C’est sur ces principes que Vit Jedlicka a créé le Liberland. « L’état se limitera aux affaires étrangères, la gestion de la citoyenneté et le cadastre », serine-t-il. Proposition plausible ou vaste plaisanterie ? « Je veux faire du monde un endroit plus libre, concevoir un état qui serait un modèle. Regardez Monaco, Hong Kong ou le Liechtenstein : là où on laisse les gens vivre, la société s’épanouit »

I comme identité. « Tu le vois comment le passeport du Liberland ? » L’ambiance est au brainstorming au QG de la LSA, la branche opérationnelle du Liberland. Ceux qui passent par ici espèrent obtenir la citoyenneté liberlandaise. La demande peut se faire sur le Net et, depuis la mise en ligne de liberland.org, Vit en a reçues plus de 370 000 du monde entier. N’importe qui peut postuler, à condition de respecter les opinions d’autrui, de considérer la propriété privée comme sacrée, de ne pas être communiste ou nazi, de ne pas avoir commis de crimes et de contribuer à l’édification de la nation.

B comme bitcoin. Autour de la table de la LSA, au milieu du ballet des jeunes et des moins jeunes qui passent, se baignent dans le canal ou cuisinent, le débat vire inévitablement aux bitcoins… Pour l’heure, le Liberland n’a pas de monnaie (car pas d’habitants), mais ces « crypto-sous » en usage sur Internet vont de pair avec la philosophie locale, puisqu’échappant au contrôle des banques traditionnelles.

E comme économie. Le Liberland, c’est un peu le terrain de jeux des nouveaux concepts économiques. « On est en train de mettre en place un système de “merit coins” où l’on pourrait avoir des parts dans Liberland parce qu’on a contribué à sa construction », explique Vit. Reste à établir un système d’équivalence avec la vraie monnaie… Que dire de l’économie du pays en devenir ? Du vrai « free-style » puisqu’il n’y aura pas de contrôle de l’état, ni de taxes imposées (seulement des contributions volontaires) et pas de banque centrale.

Kenneth Lilieholm, Niklas Nikolajsen et Vit Jedlicka se croient à Yalta.©elisabeth blanchet

Kenneth Lilieholm, Niklas Nikolajsen et Vit Jedlicka se croient à Yalta.©elisabeth blanchet

R comme réaction. Les habitants de Bezdan, petite ville serbe voisine, en ont vu d’autres. Il y a 20 ans, ils étaient en guerre avec la Croatie. C’est un regard distant, sceptique aussi, qu’ils portent sur ces aventuriers venus de toute la planète. De l’autre côté du Danube, en Croatie, les Liberlandais ne sont pas appréciés. « Pour qui se prennent ces étrangers revendiquant la propriété de Siga (nom originel du Liberland) ?, s’insurge Gaby. Depuis leur invasion, on ne peut plus y aller, la police contrôle tout le monde ».

L comme LSA. La Liberland Settlement Association est dirigée par des Danois dont Niklas Nikolajsen, un ponte du bitcoin installé en Suisse. Indépendante de Vit Jedlicka, elle a été créée après que le Tchèque a planté son drapeau ici. Pas de concurrence entre eux. Niklas et Vit travaillent ensemble et se sont mis d’accord pour se partager cette terre. Le rôle de la LSA est d’assurer une présence liberlandaise sur place tandis que Vit promeut la micronation à travers le monde. En clair, c’est la branche opérationnelle chargée de coloniser le territoire…

A comme arrestation. Les tentatives de colonisation par le fleuve (depuis la Serbie) ou la terre (depuis la Croatie) se soldent souvent par une interpellation. Le motif ? Passage illégal de frontière. Une dizaine de Liberlandais – dont Vit – ont ainsi connu les geôles croates cet été…

Alex Kahn est content, il vient d’échapper à la police croate ©elisabeth blanchet

Alex Kahn est content, il vient d’échapper à la police croate ©elisabeth blanchet

N comme nation. Pour le spécialiste des micronations Stéphane Bertin Hoffmann, il y a deux grandes définitions. Selon la première, allemande, « une nation est une communauté qui partage la même langue, la même culture, dans certains cas la même religion ; bref, un socle commun. » L’autre vision, datant du xixe siècle, française, est plus subjective : « une nation est le témoignage d’une volonté de vivre ensemble, d’une communauté de destin ». Reste qu’ « une micronation, contrairement à un état, n’a pas besoin d’être reconnue par d’autres pour exister ».

D comme dérive : « Si le Liberland venait à exister, la population serait limitée, les éventuels troubles aussi, selon Stéphane-Bertin Hoffman. D’ailleurs, la constitution assure que l’état aurait un parlement, une police ». Une des seules dérives pourrait être les critères de sélection des citoyens… à ce propos, le président jet-setter, peu scrupuleux en affaires, vient de déclarer qu’en échange de 10 000 $, tout réfugié syrien pourrait obtenir la citoyenneté “liberlandaise”.

Texte: Elisabeth Blanchet // Photo : E. Blanchet & Agnès Villette

Stéphane-Bertin Hoffmann

Auteur de La Reconnaissance des micronations ou l’utopie confrontée au droit, Stéphane-Bertin Hoffmann éclaircit quelques zones d’ombres.

Qui peut revendiquer une micronation ? Il faut comprendre qu’on est complètement dans la fantaisie ! Si vous vous proclamiez « Reine de la Lune », personne ne vous en empêcherait. Mais cela ne vous donnerait aucun droit. C’est la même chose pour le Liberland, cette revendication s’appuie sur la liberté d’expression.

Quelle est la tendance ? La création de micronations augmente depuis 10 ou 15 ans. Internet a accéléré le mouvement : chacun peut revendiquer – largement et gratuitement – un territoire en affichant ses prétentions.

Quel est l’intérêt ? Cela traduit certainement un rejet des institutions traditionnelles. Et puis, d’une certaine façon, cette activité « micronationale » s’apparente à de la science fiction. On envisage la création d’un monde parallèle, soumis à des règles différentes.

 

A lire : La Reconnaissance des micronations ou l’utopie confrontée au droit, de Stéphane-Bertin Hoffmann, Editions Lulu.com, 2010

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