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L'enfance de l'art

Astronauts and Tapiers (Astoria)

« Souviens-toi du futur », semblent nous dire ces images teintées de science-fiction vintage. Et faussement naïves. On l’aura compris : le travail de Todd Baxter est fait de contrastes. Son esthétique typique des années 1970, très colorée, affiche une autre constante : des enfants ou adolescents mis en scène dans des environnements hostiles. La poésie qui s’en dégage rappelle sacrément Wes Anderson. L’ancien photographe publicitaire ne nie d’ailleurs pas cette influence : « J’étudiais l’art au début des années 1990 et, à l’époque, on avait le sentiment que tout devait être morose. Lorsque j’ai vu Rushmore (1998), ce fut comme un rayon de soleil ». Retour sur un voyage entre deux âges.

Pourquoi vos modèles sont-ils principalement des enfants ou des jeunes adultes ? Que voulez-vous exprimer ? Je ne me l’explique pas tout à fait. La plupart  de ceux que j’ai photographiés sont des proches. Ils étaient dans le coin et souhaitaient poser pour moi. Mais avec Owl Scout et Project Astoria, je me suis amusé avec des thèmes que je trouvais intéressant d’explorer avec des enfants ou des adolescents.

Pourriez-vous préciser ? Dans Owl Scouts, j’ai contrasté la vulnérabilité de deux jeunes enfants avec les forces de la nature. Dans Project Astoria, je m’intéresse à la transition entre l’enfance et l’âge adulte.  

Dans quel but ? On remarque une dynamique intéressante dans les histoires lorsque les enfants sont placés dans des situations dangereuses. J’ai toujours adoré la littérature enfantine la plus sombre, celle où les gamins se confrontent au vrai danger comme dans Les contes de Grimm ou Le magicien d’Oz.  

Ce lien avec l’enfance qui transparaît dans votre travail fait-il écho à des poètes anglais comme Wordsworth et William Blake ? Oui, j’aime beaucoup cette comparaison. Je suis attiré par l’exploration (et peut être la « re-création »), touché par l’inexpérience que nous ressentons en tant que jeunes enfants lorsque que nous découvrons le monde.  

Comment décririez-vous cette période ? Pendant l’enfance (la prime enfance en particulier), se produisent les premières rencontres, les premières compréhensions de ce qui nous entoure, les premières empreintes. Tout est à la fois mystérieux et magique, merveilleux et horrible. Je n’essaie pas de traduire ces moments à travers l’objectif d’un adulte. Au contraire, j’essaie de fouiner dans mes souvenirs et de me rappeler ce que l’on ressentait à cet âge.  

Quelles sont vos sources d’inspiration ? A l’école des Beaux-Arts, j’ai étudié le dessin, la peinture, le collage, la sculpture, la composition et la photographie. Par conséquent, j’ai tendance à puiser dans toutes ces disciplines.

girl in gazell shirt

girl in gazell shirt

Pourriez-vous citer quelques artistes qui vous ont influencé ? Voici une courte liste de mes inspirations : la période Edo dans l’art japonais (la période du monde flottant), les films de Stanley Kubrick, le peintre réaliste espagnol Antonio Lopez Garcia, le dessin animé Adventure Time, l’artiste outsider de Chicago Henry Darger, l’auteur de roman illustré Anders Nilsen, l’auteur Joe Meno, la musique de ma sœur Kim Baxter, les écrits de ma femme Aubrey Videtto, le peintre Balthus, les peintres du début renaissance comme Masaccio, FraAngelico…

On sent aussi l’influence de Wes Anderson… Oui. J’étudiais l’art au début des années 1990, et à l’époque on avait le sentiment qu’au cinéma, en art ou en musique tout se devait d’être morose, très réaliste. Beaucoup de films se finissaient mal gratuitement… Tout cela semblait très réactionnaire. Alors quand j’ai vu Rushmore (1998) ce fut comme un rayon de soleil.  

Pourquoi certaines de vos photographies sont si brutales, voire violentes. Par exemple, dans la série Owl Scouts, le garçon éventré rappelle un poème de Rimbaud, Le dormeur du val)… Je n’avais jamais lu ce poème jusqu’à présent, il est vraiment incroyable. Je suis d’accord, c’est tout à fait ce que j’ai voulu exprimer par la photographie du garçon éventré. J’ai beaucoup hésité à créer cette image à cause de sa brutalité. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour la rendre aussi belle que possible. C’est l’image sur laquelle j’ai passé le plus de temps : six mois. Selon moi, les sujets de cette image sont la transcendance et le lâcher-prise.  

Boy in Winter Uniform

Boy in Winter Uniform

On ressent également un lien profond avec la nature…Parfois, créer, c’est comme être somnambule. Vous trébuchez sur des choses sans savoir consciemment pourquoi. Dans mes premiers travaux (principalement des peintures et des dessins), je représentais beaucoup la nature sous forme de jardins. J’ai toujours été fasciné par le comportement des hommes avec la nature et les animaux. Je ne pense pas avoir réalisé beaucoup d’images de la nature sans humain ou d’humains transformés en objets.  

Et pourquoi l’utilisation du « vintage »? Parfois, je me dis que j’utilise trop souvent le vintage. Je crains que cela ne devienne une béquille ou une échappatoire… Disons que je suis très inspiré par la technologie, l’architecture, la mode et par dessus tout l’iconographie, le design du début des années 1970, époque durant laquelle j’ai grandi.  

D’où cela provient-il ? Cela renvoie à ce que je disais précédemment. Les premières impressions du monde ont marqué mon esprit d’enfant… Chaque nouvelle acquisition d’un accessoire dans un magasin d’occasion ou sur eBay est comme un talisman pour moi. J’emprunte leur pouvoir magique lorsque je les place dans mes images.  

frosty field (Astoria)

frosty field (Astoria)

On sent aussi que la conquête spatiale vous inspire. Pourquoi ? Mon père et mon grand-père étaient tous deux ingénieurs pour le US Space Program, cela rendait tout cela très réel pour moi. Mon grand-père travaillait sur un programme nommé NERVA. Ils étaient chargés de construire des fusées nucléaires qui emmèneraient les humains sur Mars. Ils étaient toujours fiers de raconter qu’ils avaient atteint et dépassé leur objectif, bien avant le premier alunissage. Mais une fois que nous nous sommes posés sur la lune, la conquête spatiale a été considérée comme terminée et NERVA a été démantelé… Aujourd’hui, je propose d’imaginer les conséquences de la concrétisation de ce type de projets.  

Comment réalisez-vous chaque image ? par quels éléments commencez-vous ? Parfois, je vise une image spécifique et chercherai à la créer par tous les moyens.

C’est-à-dire ? Je suis constamment en train de prendre des photos : des paysages, dans des musées, des zoos, des bâtiments, etc. Donc, je commence en m’amusant à combiner des images entre elles sur ordinateur. C’est un procédé qui repose énormément sur mon intuition et mes réactions quant à la combinaison de ces éléments. J’utilisais la même technique avant l’avènement des ordinateurs et de Photoshop. J’ai des boîtes et des boîtes remplies de photos de livres et de magazines. Je feuillette ces images et réalise des associations au hasard : d’intérieurs, des personnes, d’animaux et d’objets.  

Les photos sont-elles prises en studio ? La plupart des fonds sont des paysages, pourquoi ?  Une image est une idée. En créer une demande de la solitude. J’ai besoin de passer du temps avec les éléments, ne pas savoir exactement ce que je fais, essayant d’installer un dialogue avec l’image. J’ai besoin de « jouer » – ajouter, bouger et retirer des éléments avant de me lancer. Cette manière de faire n’a pas sa place sur un plateau.

House (Astoria)

House (Astoria)

Qu’est-ce qui est le plus difficile ? Le shooting est la partie la plus délicate du projet. Le temps imparti pour prendre mes photos (la location du studio, la présence des modèles) est relativement court. C’est pourquoi je veux que tout soit le plus réfléchi possible à l’avance. Mais je crois qu’il est aussi nécessaire de créer pendant le shooting une atmosphère calme et créative.        

Utilisez-vous des moyens d’expression autres que la photographie ? Je me considère comme un artiste pluridisciplinaire mais je canalise l’essentiel de mon travail dans la photographie : en fabriquant des accessoires, dessinant les idées, créant les éléments des costumes comme les badges ou les logos, l’architecture ou les paysages.    

Quels sont vos projets ? Eh bien Project Astoria est plutôt énorme ! Dans ce projet, il y a 8 colonies (représentées par 8 pays) qui se préparent à coloniser le système Astoria. La série 01 se concentre sur la colonie des Etats-Unis. Je travaille actuellement sur celle du Brésil.

Et quoi d’autres ? Je pense que les photos d’Astoria vont me tenir occupé pour au moins les 10 prochaines années. Ma femme Aubrey écrit un texte sur des gens vivant à Astoria et ma sœur Kim compose une musique et un environnement sonore pour ce monde. J’adorerais concevoir un hôtel sur le thème d’Astoria avec une sculpture géante en taxidermie d’un UBI (yeti / créature d’Astoria) dans le hall principal. Je rêverais aussi de travailler avec des scientifiques, peut-être en tant qu’artiste-résident, ou en tant que contributeur créatif.  

Station in Rain (Astoria)

Station in Rain (Astoria)     

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A propos du projet Astoria  

Le système Astoria, découvert au sein de notre système solaire par un astronome amateur dans la ville d’Astoria (Illinois) dans les années 1920, comprend une planète naine et ses lunes. Deux des lunes nommées d’après les filles de l’astronome, Vivian et Elsae, seront déclarées comme habitables et colonisées par une expédition multinationale pleine d’espoir, peu de temps après que Neil Armstrong a marché sur la lune (de la Terre) pour la première fois. La première série « Projest Astoria : Test 01 » reprend les colons 15 ans après leur embarquement dans cette expédition. La Terre a abandonné l’utopie colonialiste et pendant que la première génération de jeunes Astoriens accède à l’âge adulte, l’infrastructure du projet est tombée en décrépitude. Les images suivent les adolescents au cours de leurs explorations alors qu’ils grandissent dans leur monde en délabrement, qui leur est plus familier que la Terre ne pourra jamais l’être. De futures installations photographiques raconteront l’histoire de nos jeunes héros alors qu’ils naviguent dans les méandres de l’adolescence pour être plongés dans l’âge adulte au moment précis où le projet Astoria se désagrège.

Propos recueillis par Julien Damien
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