Home Reportage La Ferme aux avions

Triste atterrissage

© Cécile Fauré

C’est l’histoire d’une drôle de maison accrochée à l’A25. L’histoire d’un agriculteur fantasque et très bricoleur. Un endroit auquel les Nordistes sont attachés. Visite d’une œuvre d’art brut totale et inclassable, qui risque aujourd’hui de disparaître.

C’est une drôle et triste expérience de s’approcher de cette maison pour la première fois, de la contempler autrement qu’à 130 km/h sur l’autoroute entre Lille et Dunkerque. Les girouettes ont rouillé et les silhouettes peintes sur les murs paraissent bien pâles. Les créatures de plastique s’affaissent sous le poids des mauvaises herbes. « Encore quelques mois et on ne verra plus rien », regrette un Steenwerckois. Leur créateur, Arthur Vanabelle, est né en 1922. Fils d’agriculteur, il arrête l’école après le certificat d’études et passera toute sa vie dans cette bâtisse avec son frère et sa sœur, entre célibataires. En 1940, les Allemands bombardent la Flandre. Vingt ans plus tard, l’idée lui vient d’orner sa grange d’un avion en guise de girouette. Sa ferme devient son terrain de jeu, le champ d’expression de son imaginaire où s’incarnent les images marquantes de sa jeunesse : portraits enfantins de soldats, chars d’assaut trônant dans la cour et bien sûr, tous ces avions. Ceux-ci sont fait de bric et de broc : boîtes de conserve, tuyaux, enjoliveurs, tout est bon à prendre. Casanier et un peu sauvage, Arthur soignera son petit monde jusqu’au début des années 2000. Entre-temps, l’A25 a poussé à quelques mètres de la ferme qui est devenue, pour les voisins comme les automobilistes, “la maison aux avions”.

Dans son jus ou au musée ?

Pas aussi célèbre que le Palais Idéal du facteur Cheval, élevé au tournant du XXe siècle à Hauterives, dans la Drôme, cette baraque n’en relève pas moins de l’art brut. En tout cas, si l’on s’en tient à la définition de Jean Dubuffet, qui pointe « des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, de sorte que leurs auteurs y tirent tout de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode » (1949). Cependant, Arthur Vanabelle n’en a cure. Le nonagénaire vit désormais avec son frère dans une maison de retraite et souhaite vendre la ferme. C’est sans compter sur Grisha Rosov, fondateur de l’association « Sauvons la ferme aux avions ». Le rêve de cet admirateur zélé : réunir assez de fonds, en s’associant
si nécessaire à une collectivité, pour racheter l’endroit, le restaurer et le transformer en résidence d’artistes. Sa pétition compte à ce jour près de 18 000 signataires. Pas question pour la commune ni pour la DRAC d’investir dans ce patrimoine atypique, dont la remise en état serait très onéreuse. Le musée de la vie rurale de Steenwerck est en revanche prêt à rapatrier dans sa collection une partie des œuvres d’Arthur. Tout comme le LaM de Villeneuve-d’Ascq qui, en tant que spécialiste de l’art brut, s’intéresse depuis longtemps à la ferme. Mais pour Grisha Rosov, « dissocier la création du site n’aurait pas de sens. Cette maison est un OVNI au milieu de l’autoroute. Déménager des œuvres au LaM, pourquoi pas, si vraiment on ne trouve pas d’autre solution. » Alors, patrimoine à sauver ou art éphémère, comme le disent certains Steenwerckois ? Quoi qu’il advienne, les avions d’Arthur Vanabelle auront eu le mérite de bousculer les esprits.

Madeleine Bourgois
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