Pascal Blanchard
L'invention du sauvage
Aussi choquant que cela puisse paraître, les zoos humains ont existé. Il y a moins de cent ans, on exhibait des hommes, des femmes et des enfants venus, entre autres, d’Afrique, d’Asie ou d’Océanie. Organisés sur le modèle de véritables spectacles, avec tournées et impresarios, ces zoos attiraient des millions de gens dans les grandes capitales occidentales. Commissaire scientifique de l’instructive exposition Exhibitions, L’invention du Sauvage, Pascal Blanchard a étudié ces divertissements pas comme les autres. Sans jugement moralisateur, pour mieux démonter les mécanismes du racisme.
De quelle manière ces zoos humains ont-ils « inventé le sauvage » ?
On y montre ce que le public veut voir : du surprenant, du monstrueux, de l’animalité… le spectateur est étonné, mais il est également conforté dans ses croyances, car on joue sur les poncifs et les stéréotypes populaires. Cela dit, les impresarios étaient imaginatifs, et continuaient sans cesse à fabriquer de nouveaux mythes. à l’époque, on ne voyageait pas. Il n’y a donc pas de point de comparaison. Et ces spectacles, aussi mensongers soient-ils, deviennent réalité.Tout ceci comporte aussi une dimension très utilitaire : il s’agit de justifier la présence coloniale.
Comment cela ?
En 1900, la plupart des Occidentaux pensent le monde à travers la race. Mais cela ne s’est pas fait en un coup de baguette magique ! C’est un lent processus dont les zoos humains furent, entre autres, les vecteurs, tout comme le théâtre, le cinéma ou la littérature. Montrer ces gens en les désignant comme des sauvages justifiait l’idée qu’ils étaient inférieurs, et qu’on avait le droit de les coloniser. Tout cela n’était pas acquis dans les opinions à l’époque, bien au contraire ! Si l’on fait de la propagande, c’est bien qu’il faut convaincre les gens.
Y a-t-il eu des réactions d’indignation face à ce type d’exhibitions ?
Infiniment peu. Il faut bien comprendre que toutes les classes sociales sont captivées : de la bourgeoisie qui va aux Folies-Bergères voir la revue Zoulou ou le clown Chocolat, jusqu’au grand public qui pique-nique au jardin d’acclimatation. En 1900, l’exposition Universelle de Paris accueille 50 millions de visiteurs, 30 autres millions se déplacent àWembley en 1925. Enfin, l’exposition coloniale de Paris, six ans plus tard, accueille 33 millions de personnes. Les zoos humains sont un divertissement de masse.
Cette exposition au Musée Branly relève-t-elle du devoir de mémoire ?
Non. La notion de devoir de mémoire ne s’applique pas. Il s’agit d’un espace de savoir et de connaissance. C’est très complexe : certains impresarios étaient eux-mêmes noirs, par exemple. Les personnes exhibées étaient parfois rémunérées. De plus, un grand nombre de gens s’ouvre à d’autres cultures à travers ces exhibitions. N N otamment des figures célèbres. Lorsque Picasso achète une carte postale d’Edmond Fortier durant l’exposition coloniale du grand Palais, en 1906, il en peint Les Demoiselles d’Avignon et il révolutionne l’art. Rodin y découvre les danseuses cambodgiennes et avec, le mouvement de l’Orient. On ne peut pas mesurer la complexité de cette période.
Pourquoi reste-t-elle si méconnue ?
Pour deux raisons. Tout d’abord, c’est le monde du cirque, du spectacle, des bateleurs. Et très peu de chercheurs se sont penchés sur le sujet, car il est populaire. C’est un peu méprisant. De plus, l’étude des zoos humains est à rapprocher de l’Histoire des stéréotypes, de l’esclavage, de la colonisation et de la décolonisation. Et nous ne sommes qu’aux prémices de la recherche concernant cette Histoire. C’est également pourquoi je refuse le terme de devoir de mémoire. Je préfère aborder le racisme en tant que mécanisme culturel qui a fabriqué une pensée politique. Lutter contre le racisme en restant dans une approche morale, sans passer par l’étude de ses mécanismes, est inutile.
D’autres pays entreprennent-ils ce travail de recherches ?
Certains ont beaucoup de mal. Au Japon, c’est tabou : il a été très difficile de contacter des conservateurs de musée pour obtenir des pièces. L’Allemagne et les Pays-Bas commencent à travailler sur le sujet. Finalement, ce sont des pays comme la Suisse, l’Angleterre, les USA et la France qui sont le plus en avance. Pour une fois, on a envie de dire « cocorico » ! C’est la première exposition internationale de ce type au monde, dans un musée national. On doit aussi beaucoup à Lilian Thuram d’avoir accéléré les choses.
Aujourd’hui, reste-t-il des préjugés datant de cette époque ?
Bien sûr. Les préjugés d’aujourd’hui n’effacent pas ceux d’hier : c’est un mille-feuilles, ils s’additionnent. Exhiber l’Autre dans un zoo au milieu des animaux laisse des traces : il n’est pas dans la même humanité que nous, il est plus proche de la nature que de la culture. Tout ceci fait partie d’une culture du regard. La recherche en étant à ses balbutiements, ce regard n’est pas décolonisé et il perdure dans nos sociétés. N N ous n’avons pas dans notre pays un musée de l’Histoire coloniale. Mais il y a vingt-deux musées des sabots. Alors que 15 millions de Français ou d’étrangers ont un aïeul né outre-mer.
A voir : Exhibitions, l’invention du sauvage.Jusqu’au 3.06, Paris, Musée du quai Branly, mar>mer & dim, 11h>19h, jeu>sam, 11h>21h,10/7€, + 33 (0)1 56 61 70 00
A lire : – La France Noire, Trois siècles de présences (la Découverte, 2011)
– Zoos Humains, Au temps des exhibitions humaines, dir. N . Bancel, P. Blanchard, G. Boëtsch, S. Lemaire (La Découverte, 2004)











