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Images d'histoire

Photographier l'Algérie
Enfants réfugiés (c) Mohamed Kouaci

Historienne, auteure de l’ouvrage Regards sur l’Algérie, 1954-1962, Marie Chominot est une spécialiste de la photographie en Algérie. Soutenue par Benjamin Stora, sa thèse défrichait notamment l’usage des images durant la guerre d’indépendance. En marge de l’exposition Photographier l’Algérie, qui se tient à l’Institut du Monde Arabe de Tourcoing, elle décrypte ce récit, au-delà des clichés.

Quand la photographie apparaît-elle en Algérie ? A la fin du XIXe siècle, durant la colonisation, à l’occasion de voyages. Des touristes fortunés documentent ce territoire en saisissant les paysages, des scènes typiques ou folkloriques. Ensuite, des studios naissent dans les grandes villes. La clientèle se constitue principalement de la société européenne. On trouve des images d’eux s’habillant “à l’orientale” et des modèles indigènes. Tout cela débouche sur la production de cartes postales véhiculant un imaginaire orientaliste.

MARIE CHOMINOT

MARIE CHOMINOT

N’y a-t-il pas un déséquilibre entre images de colons et celles de colonisés ? Oui, c’est évident. Ceux qui avaient des appareils photos, mais aussi l’habitude culturelle de prendre des clichés, étaient des colons. Une petit élite algérienne a certes pu se photographier, mais la majorité du peuple n’avait pas accès à cette pratique. Les premiers regards portés sur l’Algérie sont donc extérieurs. Il s’agit d’une vision exotique et coloniale plus que documentaire.

Comment évolue ce déséquilibre durant la guerre d’Algérie ? La production d’images entre les deux “camps” est extrêmement disproportionnée, comme les moyens l’étaient. Toutefois, les choses changent durant cette période. Les nationalistes algériens s’emparent de la photographie comme d’une arme. Il leur était en effet indispensable d’engendrer eux-mêmes un discours iconographique de leur combat.

Comment cela ? Plusieurs stratégies furent adoptées. La première consistait à donner des appareils photos amateurs à leurs soldats mais aussi leurs représentants politiques. Utilisés par les services mis en place par le FLN, ces clichés seront diffusés dans la presse algérienne et internationale. L’autre stratégie consiste à inviter des journalistes étrangers dans les maquis, “embedded” dirait-on aujourd’hui, afin qu’ils documentent la guerre, mais vue de leur côté. On peut par exemple citer les Américains Peter Throckmorton et Herb Gree.

Retour des réfugiés vers l'Algérie, à la frontière tunisienne, en 1962 (c) M. Kouaci

Retour des réfugiés vers l’Algérie, à la frontière tunisienne, en 1962 (c) M. Kouaci

Dans quel but ? La dimension diplomatique de cette guerre fut très importante. Elle n’était pas seulement menée sur le terrain des armes, mais également sur la scène internationale. Les diplomates algériens tentaient de plaider leur cause aux États-Unis, en particulier à l’ONU. Ces images auront un impact, et personne ne pouvait parler de propagande puisqu’elles venaient de médias occidentaux “libres”.

Peut-on donc parler d’une guerre d’images ? Oui, car les photographes accrédités par l’armée française, qui n’avaient pas accès à l’autre camp, diffusaient un discours bien encadré. En gros, la France ne faisait pas la guerre mais la “paix”. Elle véhicule ainsi très peu de scènes de combats. Côté algérien, ils recevaient des consignes très strictes, retrouvées dans des notes de service de l’armée de libération nationale : ils devaient dévoiler des villages détruits, des victimes, dont des enfants…

Enfants réfugiés (c) M. Kouaci

Enfants réfugiés (c) M. Kouaci

Parmi ces photographes algériens, on peut citer Mohamed Kouaci, responsable de l’organe de presse du FLN, El Moudjahid Tout à fait. Lui se trouve en France au début de la guerre, puis se rapproche du syndicat étudiant. Il participe en 1957 au festival mondial de la jeunesse à Moscou pour représenter l’Algérie, qui n’existe pas encore officiellement sur la scène internationale. Au retour de ce voyage il est contacté par le FLN, qui souhaite utiliser ses talents de photographe. Il n’est pas envoyé dans le maquis, car à l’époque le pays est fermé et le barrage infranchissable, mais est intégré dans l’équipe de presse, en Tunisie.

Quelle est alors sa mission ? Il photographie les camps de réfugiés situés à la frontière mais aussi toute l’activité politique et diplomatique du FLN, avec la constitution du gouvernement provisoire de la république algérienne en 1958, à Tunis. Celui-ci essaye de rayonner à travers le monde et de se faire reconnaître officiellement. Mohamed Kouaci est le “monsieur image” du FLN. Il prend des photos, bien sûr, mais en collecte aussi. Car pendant la guerre, les Algériens ne se contentent pas des images qu’ils produisent, mais récupèrent toutes celles qu’ils trouvent, y compris celles provenant de l’armée française. Ils les publient avec une autre légende, donc un autre discours…

Jours d'indépendance, 5 juillet 1962 (c) M. Kouaci

Jours d’indépendance, 5 juillet 1962 (c) M. Kouaci

Qu’en est-il de la liberté d’expression aujourd’hui en Algérie ? Durant longtemps, sortir un appareil photo n’était pas simple. Cette complexité demeure encore aujourd’hui. Parce qu’il y a une présence policière importante dans les rues. Comme les militaires ou les bâtiments officiels, ils ne doivent pas apparaître dans le cadre, même si vous vous intéressiez à autre chose. Beaucoup d’ami(e)s photographes se retrouvent souvent au poste à cause de cela. Et puis, une certaine méfiance persiste toujours au sein de la population. Les gens craignent que leur image puisse servir aux autorités. Notons enfin que, durant les années de plomb, marquées par le terrorisme, les tueurs ne connaissaient pas forcément leurs victimes, mais assassinaient à partir d’une photo. Heureusement, cette peur-là est en train de s’estomper…

Qui seraient les grands photographes algériens contemporains ? Les premiers professionnels se sont formés immédiatement après la guerre, autour de Mohamed Kouaci. Une nouvelle génération est en train d’émerger aujourd’hui. Entre les deux, il y a eu une sorte de “trou” et pas forcément de transmission de savoirs, notamment à cause de la “décennie noire”, durant les années 1990. Dorénavant, on compte en Algérie des artistes âgés de 20 à 30 ans qui, je trouve, portent sur leur pays un totalement libéré de cette histoire, de ces contraintes. Ils ont commencé à photographier leur quartier, saisissant la vie là où ils sont installés. Un rapport de confiance s’est donc créé entre eux et la population.

Alger, 2 juillet 1962 © « Marc Riboud

Alger,
2 juillet 1962
© « Marc Riboud

Pourriez-vous nous citer un nom ? J’aime beaucoup le travail de Fethi Sahraoui, un jeune homme né en 1993. Il saisit l’Algérie contemporaine, dans la tradition de la “street photography”. Ses images sont majoritairement en noir et blanc et extrêmement proches des gens. Il a par exemple réalisé l’année dernière une série sur les stades de foot, mais auprès des supporters. Il saisit sa société de l’intérieur…

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Propos recueillis par Julien Damien
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