Melting-potes

Structure 13, 220X160, acrylique sur papier, 2016

Débutée il y a dix ans sur les murs, poursuivie sur le papier, la toile ou même sous forme de sculptures, l’œuvre d’Hell’O est reconnaissable entre toutes. Le style de ce duo belge se distingue par une ligne claire et des aplats colorés vifs ou pastel. Empruntant à la mythologie ou au surréalisme, Jérôme Meynen et Antoine Detaille créent des saynètes emplies d’humour, parfois macabres, peuplées d’un bestiaire fantastique. À Mons, le Musée des beaux-arts dévoile une décennie d’un travail singulier, rehaussé de pièces exécutées in situ. Rencontre.

Comment est né Hell’O ? Antoine Detaille : Le collectif a été créé en 2008. Nous étions trois jusqu’en 2014. À l’époque étudiants à Mons, Jérôme, François (ndlr : Dieltiens) et moi nous sommes rencontrés par le biais du graffiti. Par affinités, de style et humaine, nous avons commencé à nous fréquenter hors des terrains et à dessiner ensemble.

Pourquoi ce nom, Hell’O ? Jérôme Meynen : Il est d’abord très positif, optimiste, vous accueillant Sans titre, acrylique sur papierpar un “bonjour”, mais très vite cette apostrophe entre le “L” et le “O” renverse la lecture, l’associant à l’enfer. On a ainsi, depuis le départ de notre collaboration, mis le thème de l’ambiguïté en avant.

Justement, comment présenteriez-vous votre travail ? Antoine : Pop, coloré et formel. Il offre des lectures multiples, présentant une ambiguïté et un métissage de références évoluant au gré de notre époque.

Quels en sont les fils conducteurs ? Antoine : La dualité, l’hybridité, les rapports entre le monde animal et l’humain, l’architecture… La notion d’équilibre sert de base à une pratique exécutée en commun, il s’agit de mettre l’ego de coté et trouver le juste milieu. C’est d’ailleurs l’un des thèmes présents, voire omniprésents, depuis le début, à la fois dans la forme et le fond.

Qu’est-ce qui le caractérise ? En visitant votre exposition, nous sommes frappés par la minutie de vos créations, mais aussi leur “générosité”, leur richesse… Jérôme : C’est complètement ça ! Après plus de dix ans de dessins ou de peintures effectués à un rythme très soutenu, la minutie est devenue notre marque de fabrique. Hell’O, c’est un travail fusionnel entre deux personnalités à la fois très similaires techniquement mais aux visions différentes.

Que voulez-vous exprimer ou provoquer chez le spectateur ? Jérôme : L’absence de titre est importante. Il s’agit de laisser le champ libre à l’interprétation, le loisir à chacun de constituer sa propre histoire. Cette dimension ludique est essentielle.

Il semble que vous privilégiez plutôt l’esthétisme que le “message”, n’est-ce pas ? Antoine : Jérôme a tendance à fonder ses idées avant de se lancer, moi je suis beaucoup plus impulsif et ne réfléchis quasiment pas avant de m’y mettre, le résultat est donc très formel mais reste bourré de références multiples, rien n’est réalisé par hasard.

Toutefois, la grande fresque Structure (2009) contient un message assez explicite sur la destruction de l’homme par l’homme, n’est-ce pas? Jérôme : C’est une époque ou nous théâtralisions beaucoup plus nos dessins, la destruction de l’homme était très présente mais souvent associée à des thèmes plus futiles voir stupides, traduisant bien cette notion d’ambiguïté, c’est-à-dire en allégeant des sujets sérieux et donnant de l’importance à des choses qui n’en n’ont pas.

Quelles sont vos sources d’inspiration ? Antoine : Elles évoluent. On peut citer Jérôme Bosch pour les œuvres datant de 10 ans, même si c’était inconscient. Les vanités, les motifs ethniques, le design Segments, 2018, acrylique sur toile © Courtesy of Alice GalleryMemphis et, plus récemment, l’abstraction géométrique traversent nos créations, s’effaçant ou au contraire s’accentuant avec le temps.

Concrètement, comment travaillez-vous ? Antoine : Notre souci de la minutie implique une certaine préparation. Nous creusons une idée, puis le croquis et le calque nous servent à retranscrire le projet afin de garder la surface à peindre la plus propre possible.

Qui fait quoi ? Jérôme & Antoine : ça, on ne le dit pas ! Une personne ignorant que nous sommes deux ne le devinera jamais en regardant nos œuvres.

Quelles techniques utilisez-vous ? Antoine : À l’heure actuelle l’acrylique et l’aérographe, aussi bien sur le papier, la toile, les murs…

Utilisez-vous également le numérique ? Jérôme : Oui, nous concevons régulièrement nos projets muraux sur ordinateur, cela nous permet de travailler à l’échelle du projet sans se tromper. Nous sortons aussi des sérigraphies qui réclament un traitement informatique via Photoshop ou Illustrator.

Comment est née cette exposition au BAM ? Antoine : Le BAM avait acquis une fresque sur bois Structure, 2009, acrylique sur panneau, 1070 x 310 cm © Collection Ville de Mons / Photo Julien Damienréalisée il y à 10 ans. Il nous a proposé de monter une exposition s’appuyant sur cette grande peinture. Nous avons accepté le défi.

Comment avez-vous conçu ce parcours ? Jérôme : Il ne s’articule pas vraiment autour de périodes, plutôt de thèmes : les œuvres récentes dans la première salle, le noir et blanc, la fresque, les plantes,… Nous n’avons que la trentaine et le mot “rétrospective” ne nous correspondait pas, l’estimant un peu pompeux au regard de notre courte carrière et de notre âge. Le terme “état des lieux” est plus approprié.

Vous avez également peint une très grande fresque spécialement pour le BAM. Pouvez-vous nous en dire plus ? Antoine : Nous souhaitions mettre en évidence nos peintures murales, qui sont aussi importantes que le reste de nos créations. Nous sommes souvent amenés à créer à l’extérieur, sur des surfaces monumentales. C’est une chance d’avoir cette corde à notre arc. Après de longues heures passées sur des petites surfaces, il est assez gratifiant de conquérir l’espace urbain et de travailler dans la rue à une échelle beaucoup plus grande. Nous avons ainsi décidé d’investir quatre murs d’une des salles du musée, afin d’offrir aux visiteurs la possibilité de voir ce genre de peinture.

Structure, 2009, acrylique sur panneau, 1070 x 310 cm © Collection Ville de Mons / Photo Julien Damien

On remarque notamment, au fur et à mesure de vos créations, une disparition des corps humains pour des motifs plus abstraits… Jérôme : Nous remettons toujours en question la forme, le fond reste le même. Les sujets figuratifs ne disparaissent pas complètement mais sont associés à des motifs purement abstraits où la couleur tient un rôle primordial.

Antoine : Les sujets figuratifs et les corps qui, à l’époque étaient exécutés dans leur totalité, sont aujourd’hui limités à la tête voire à un œil. Nous ne ressentons plus cette envie pour traduire une idée. Je ne sais pas ou cela nous mènera, nous ne planifions rien mais pour l’instant ce mélange entre la figuration et l’abstraction nous correspond très bien.

Au niveau du style, on remarque aussi une plus grande maîtrise de la couleur au fil du temps, ainsi que la recherche de volumes, de reliefs… N’est-ce pas ? Jérôme : Oui, la couleur occupe depuis le début une grande place. Le noir et blanc qui nous a suivi les cinq premières années avait un impact fort et correspondait bien au contenu des dessins, fourmillant de détails. Avec le temps, nous sommes revenus à la couleur. D’abord timidement, avec des tons pastels, jusqu’à aujourd’hui ou nous associons du fluo à de l’argenté, par exemple. C’est vraiment une partie importante du processus.

Quels sont vos projets ? Antoine : En juin nous présentons deux expositions en Allemagne, nous serons en Italie en septembre et en Espagne en 2019. Nous préparons un gros projet muséal mais ne pouvons en dire plus…

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Propos recueillis par Julien Damien
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