Personnalité multiple

Philippe Debongnie, 41 ans, est un illustrateur belge installé à Bruxelles. Enseignant dans diverses écoles d’art, notamment Saint-Luc, ce père de deux enfants refuse de s’enfermer dans un style, multipliant les sujets et les techniques. Peinture, dessin, composition numérique… En résultent des images étonnantes, poétiques voire engagées.

Quel est votre parcours ?
Après mes études secondaires, je suis parti un an aux Etats-Unis. A ce moment-là j’hésitais entre la médecine et des études artistiques. De retour en Belgique, j’ai suivi des cours d’illustration à l’Ecole de Recherche Graphique, à Bruxelles où je vis toujours. Et puis, pour de bonnes et de mauvaises raisons, j’ai travaillé dans l’informatique durant cinq ans… Pour renouer avec la dimension créative, j’ai enseigné dans des instituts artistiques, me remettant doucement à dessiner.

Quel a été le déclic ?
Tout a changé à la naissance de ma fille, il y a sept ans. Je voulais qu’elle ait un papa qui aime son boulot, quitte à emprunter un parcours moins confortable.

Comment présenteriez-vous votre travail ?
Difficile d’en parler de manière générale, il y a un peu de tout… voyez les images ! Mais celles-ci ont tout de même un point commun. Chacune de mes créations réserve une place au spectateur. Elles ne sont jamais complètement achevées, ce sont plutôt des déclencheurs d’histoires. Dans mes portraits, il y a toujours des taches, des zones libres favorisant toutes les interprétations.

Est-ce le cas de votre série sur les jazzmen ?
En effet, j’ai essayé de trouver un équilibre entre le réalisme – permettant d’identifier l’artiste- et l’abstrait. Je ne vise pas un résultat “fini”, trop proche de la photo. Je préfère que le spectateur, observant ces lignes et taches, se dise : “c’est dingue, elles dessinent un portrait !”. J’obtiens ces images grâce à la technique du lavis, en mélangeant de l’eau et de l’encre. C’est très simple, je ne suis pas un grand technicien.

Pourquoi ces portraits ?
J’ai toujours adoré le jazz. Je me sens proche de cette musique qui affiche une grande liberté de création. Et puis visuellement, c’est un univers passionnant, peuplé de photos en noir et blanc que l’on connaît tous. Je voulais en livrer ma propre version. Ces musiciens ont des “gueules”. Je les représente à l’arrêt, sans instrument, leurs visages sont suffisamment expressifs. Le fait de célébrer leur musique à travers leurs seules figures était un défi !

Dans un tout autre genre, qu’en est-il de ces photos anciennes, présentant des humains avec des têtes d’animaux ?
Tout est parti d’un album de famille. J’ai des parents qui ne savent rien jeter et en fouillant je suis tombé sur ces vieilles photos. J’ai ensuite élargi cette série à d’autres familles. Ces clichés reposant sur une mise en scène, avec des temps de pose énorme, sont vraiment étonnants. Il y a cinq ans, j’ai prolongé ce travail en y apposant des têtes d’animaux. Quand cela fonctionne, on perçoit une personnalité derrière ces compositions. J’envisage d’aller plus loin, en associant des textes à ces photos, pour dresser un arbre généalogique où raconter des histoires (un lion qui accoucherait d’une tortue par exemple). J’imagine une sorte d’univers parallèle dans lequel on pourrait se promener.

Pouvez-vous enfin nous parler de vos “paysages typographiques” ?
Les lettres sont réalisées via Illustrator, en vectoriel, puis intégrées à des images grâce à Photoshop. Ma source principale provient des brocanteurs. En cherchant des cadres pour mes propres portraits de famille, j’ai récupéré un tas d’images défraîchies, vieillottes qui m’ont inspiré cette série.

Que voulez-vous exprimer ici ?
Ce travail est le plus signifiant, les autres étant plus poétiques. C’est une critique de toute une série de principes, de conventions sociales… Prenons par exemple cette illustration traitant de la mondialisation. Dans cette image, des ouvriers sont en train de fabriquer de petits logos de marques bien connues. L’exploitation de l’Homme perdure, mais ailleurs, loin de nous, par exemple en Chine où l’on conçoit des gadgets pour les Occidentaux. C’est pour moi un impératif moral de questionner cela.

Cultivez-vous volontairement cette grande variété de styles ?
C’est une question que je me pose moi-même (rires). En tous cas, je souhaite que mon travail évolue, reste vivant. J’ai auparavant occupé un boulot assez classique, plus rangé, et désormais je me dis : “fais ce que tu veux, on n’a qu’une vie !”


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Propos recueillis par Julien Damien
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