La déesse verte (Eldorado)
La luxuriance infinie des paysages et écosystèmes de notre planète a toujours fasciné ses habitants. Objet d’une guerre sans fin tant à l’encontre de ses pouvoirs destructeurs que pour le contrôle de sa fécondité et de ses ressources, la Nature est un eldorado que l’humain a très tôt considérée comme une divinité protéiforme, symbolisée dans les mythologies du monde par des animaux, des jeunes femmes et d’autres entités souvent anthropomorphes. Si l’Homme a alors toujours compris empiriquement le côté fragile de la nature – d’où son incarnation par ces formes graciles que sont les nymphes et autres personnages sylvestres – sa possible finitude, voire extinction, n’est acceptée scientifiquement que depuis peu de temps. La conscience du changement climatique est récente et ne fait pas encore l’unanimité, quand on ne lui oppose pas tout bonnement une fin de non recevoir, l’argument fataliste “qu’il est déjà trop tard”. Pourtant, et tous les scientifiques s’accordent à le dire, la Nature survivra à notre extinction humaine. Comme un cyborg, chaque feuille, chaque plante, chaque organisme a la capacité constante de muter, de remettre à zéro ou modifier ses circuits pour s’adapter à des nouvelles circonstances. La notion de “nature” n’existe qu’en relation dynamique à celle de “culture” prise comme définition de la présence humaine sur terre, ainsi que la façon dont ses modes de vie globaux, impulsés par la colonisation et le capitalisme tardif, influent sur l’environnement et vice-versa. La Déesse Verte du titre est alors pensée à la fois comme un personnage, incarnation “générique” de l’idée de nature, mais aussi comme un paysage synesthésique composé par les œuvres de l’exposition. Ces dernières illustrent avec une justesse saisissante les altérations drastiques subies par les règnes humains, végétaux et animaux depuis le siècle dernier, et référencent autant le rapport technologique contemporain que nous entretenons avec notre environnement que d’autres systèmes de compréhension de ce dernier, notamment issus des peuples originaires des Amériques. Établissant un parallèle entre les formes de l’art et les formes de la nature, l’exposition prend la forme ludique d’une vaste serre dystopique reconstituée dans la Gare Saint Sauveur. Dans un dialogue incessant avec la notion, cruciale elle aussi, de monde bâti à travers la figure de la ruine, qu’elle soit urbaine ou issue de civilisations disparues, mais aussi de l’idéal architectural moderniste, l’exposition référence de nombreux paysages, jardins, représentations mythiques, imaginaires et/ou historiques de la nature, en lien avec l’art, les cosmogonies indigènes, la technologie ou la science-fiction. Les œuvres, éléments végétaux d’une forêt vierge, modules d’architecture ou habitants/protagonistes, se mêlent dans une scénographie exotisante, spectaculaire et apocalyptique à dessein, soulignant les ambiguïtés des notions de naturel, authenticité et exploitation.


