Frédéric Ferrer
Souriez, vous réchauffez
Comment Nicole a tout pété (une histoire de mine et de climat)Rire de la surchauffe planétaire ? C’est le pari de Frédéric Ferrer. Ce metteur en scène et géographe propose depuis 2005 des Chroniques du réchauffement aussi rigoureuses que désopilantes. Son dernier épisode, Comment Nicole a tout pété, embarque le public dans un spectacle-débat très participatif autour d’une future mine de lithium en France. Attention, sujet brûlant !
Comment Nicole a tout pété est votre sixième spectacle sur le thème du dérèglement climatique. Pourtant, la température continue d’augmenter. Un constat d’échec ?
Oui, c’est un échec total, puisque je cherche quand même à engager la lutte contre le réchauffement climatique à travers mes spectacles. Mais paradoxalement, cette crise est une aubaine pour les metteurs en scène : elle offre un tel niveau de bordel dans le monde qu’il y a une foule de sujets à traiter. Un vrai miracle pour les dramaturges.
Vous êtes agrégé de géographie et diplômé en arts du spectacle. N’est-ce pas difficile de conjuguer l’humour avec l’écologie ?
Je pense qu’on peut parler de la bombe atomique avec humour et décalage. C’est Docteur Folamour, une comédie, qui m’a le plus fait réfléchir au danger de la menace nucléaire. Tous les sujets se prêtent à différents modes d’expression. On peut écrire une tragédie pour parler de la guerre, Charlie Chaplin en a fait un film drôle, Le Dictateur. Moi, je suis à l’aise dans le décalage, c’est mon rapport au monde. Dans mes spectacles, l’absurde permet de sortir des discours écologiques trop moralisateurs, qui culpabilisent notre manière d’être et ne donnent, selon moi, pas envie d’agir.

Vous nourrissez vos pièces d’enquêtes de terrain et de données scientifiques. À quoi doit-on s’attendre avec Comment Nicole a tout pété ?
C’est un spectacle-débat inspiré d’une véritable rencontre, organisée par l’État dans l’Allier sur l’ouverture d’une mine de lithium. Une activité lourde et polluante, capable en même temps de lutter contre le réchauffement climatique en réduisant notre empreinte carbone par l’essor des mobilités douces. Forcément, il y a des positions locales contre d’autres globales, l’intime contre l’universel. Que se passe-t-il quand de tels enjeux s’invitent dans notre jardin ? Le spectacle est un condensé subjectif de la vingtaine de réunions qui ont eu lieu et que j’ai suivies. Il se joue autant sur scène que dans la salle, avec par exemple des acteurs qui recueillent les questions du public et s’empressent d’y répondre en interprétant l’un des quarante personnages de la pièce.
Vous êtes connu pour laisser beaucoup de place à l’improvisation. Est-ce toujours le cas ?
Mon théâtre repose sur une écriture très documentée. Tout est vrai, pris au contact du réel. Mais les acteurs n’ont pas de texte, simplement un ordre d’idées. Ils connaissent les questions qu’ils doivent aborder, pas de quelle manière. Certains moments sont calés, mais c’est vraiment une dramaturgie de l’oralité, une improvisation dirigée.

Le scientifique en vous trouve-t-il que l’humanité est aussi en pleine impro, face au dérèglement climatique ?
Oui ! L’humanité a pris un immense retard dans les décisions qu’elle devait prendre face à cette crise. Elle semble même avoir accepté l’idée d’une augmentation de la température, tout en cherchant encore à savoir quelle limite se fixer. Dans le même temps, des scientifiques travaillent depuis longtemps à des scénarios d’adaptation très rigoureux, mais qui ne sont pas appliqués. Comme nous avons enclenché des phénomènes dont on ne mesure pas tous les dangers, nous risquons d’aller de surprise en surprise. Et là, il faudra qu’on improvise !
Votre drôle de ”théâtre du climat” est-il une manière de décaler votre propre éco-anxiété ?
Je ne suis pas vraiment éco-anxieux, je crois qu’il faut continuer de vivre. Je pense surtout que la joie permet d’agir, qu’elle peut jouer le rôle d’un puissant moteur et redéfinir notre manière d’être au monde. Si le théâtre veut rester un art vivant, il doit questionner le monde qui l’entoure. Mettre en scène les grands bouleversements actuels, c’est aussi une manière de les documenter, de donner à déchiffrer le monde.
En attendant une prise de conscience globale, essayez-vous quand même d’atteindre la neutralité carbone à titre personnel ?
J’essaie d’être plus cohérent qu’hier et qu’avant-hier, mais le chemin est long. Ma voiture fonctionne toujours au pétrole. Je l’utilise de moins en moins.









