Corentin Fohlen
Bas les masques
Avec Regardez ici pour voir, Corentin Fohlen dévoile les coulisses fragiles du portrait de presse. Quinze minutes pour apprivoiser une célébrité, une pièce trop petite, mais trois lumières bien placées et l’audace nécessaire pour saisir une vérité derrière la pose… Son livre raconte autant les images – une cinquantaine triées sur le volet – que l’homme derrière l’objectif.
Photographe passé par le dessin, il aborde le portrait comme un art où l’urgence et l’improvisation dialoguent. Tout commence souvent par un coup de fil quelques heures avant la rencontre. Et le voilà à dénicher un décor convenable, à monter un éclairage, avant même d’avoir aperçu son modèle. Dans le chahut d’un bistrot ou le silence d’un bureau, il jongle avec le temps, l’espace, les consignes des attachés de presse et les caractères indociles. « Regardez ici pour voir » est sa formule fétiche pour capter l’instant où le masque glisse. Durant cette course folle, il parle peu : ses directives traquent une faille, une vibration. Un portrait, dit-il, « c’est la rencontre entre une attente et un fantasme » . Et parfois, « le duo vire au duel ».
Du frisson Badinter au chaos Saviano
Avec Robert Badinter, l’émotion jaillit : cette figure immense s’enflamme en évoquant le Vel d’Hiv’, frappe la table. L’image, sobre et frontale, se charge d’une intensité quasi testamentaire. À l’inverse, Roberto Saviano n’accorde que dix minutes. Une salle d’hôtel, trois fauteuils déplacés à la hâte, une assistante nerveuse et Corentin qui bute sur un meuble… Le cliché absorbe toute cette tension. Plus léger, Frédéric Pierrot s’abandonne au jeu : il s’allonge sur une table de bistrot en ébouriffant ses cheveux… Ici, la photo semble se faire toute seule. Au fil des pages, l’auteur interroge aussi le consentement et les poses genrées. Il refuse les attitudes convenues et invite ses modèles à lui signaler la moindre incongruité. Un geste simple, mais qui dit son désir d’équilibrer l’échange. Obstiné mais traversé de doutes, il décrit un métier où l’instinct compte autant que la technique. Regardez ici pour voir n’est pas un album de “people”, mais un journal de bord sensible, parfois râpeux. Fohlen y partage ses hésitations, ses élans, ses petites victoires. Il révèle surtout ce qu’on ne voit jamais : l’humanité cabossée qui surgit dans les rares secondes où tout s’aligne.
À lire / Regardez ici pour voir, Corentin Fohlen
préface Hervé Letellier
(Éd. Light Motiv), 144 p., 29€ editionslightmotiv.com
corentinfohlen.com










