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Les Combattantes

 ©Kalimba / Jue Jadis. R

À la veille des JO, tandis que certains se demandent s’ils vont piquer une tête dans la Seine, on s’est posé une autre question : quelle est la place des femmes dans le sport ? Dans ce milieu comme ailleurs, celle-ci a longtemps posé “problème” et alimente toujours le débat. Cela tombe bien, c’est le sujet du spectacle Starting-block, créé par la Collective Ces filles-là. Rencontre avec Suzanne Gellée, l’une des comédiennes et metteuses en scène de la compagnie nordiste.

Quelle est histoire de votre compagnie ? Nous sommes une dizaine de copines et avons créé la Collective en 2020, suite à notre première pièce, Ces Filles-là. Il était question du harcèlement en milieu scolaire, des phénomènes de groupe… Audelà de nos spectacles, nous animons des ateliers et des formations.

Quelle est votre ligne directrice ? Toutes celles qui dirigent la compagnie sont plus ou moins engagées dans des associations féministes. Ça se ressent dans nos sujets et la manière de “faire groupe” entre femmes. La place du collectif est primordiale. On a toutes notre mot à dire sur l’écriture, la mise en scène… Ce n’est pas toujours facile, mais c’est en créant le débat qu’on parvient à écouter tout le monde.

Comment écrivez-vous ? On se renseigne énormément, notamment à travers des “résidences-missions”. On interviewe de nombreuses personnes en rapport avec notre thème. Pour Starting-block par exemple, on a rencontré des sportives, amatrices ou professionnelles, des coachs, des élèves, deux sociologues…

Quel est le sujet de ce spectacle ? Vous donnez voix à des héroïnes méconnues, n’est-ce pas ? Oui, celles qui ont fait évoluer le droit des femmes et des sportives, les pionnières mais aussi des athlètes actuelles. Le combat ne s’est pas arrêté dans les années 1970 ou 2000. Il concerne aussi de nombreuses nationalités, car ce n’est pas l’affaire d’un seul pays.

© Kalimba © Jue Jadis. R.

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Il s’agit donc d’un “match-spectacle”… Oui, ce format plonge le public dans une ambiance de stade, les spectateurs deviennent des supporters. La disposition en quadrifrontal [ndlr : quatre gradins autour de la scène] rappelle le décorum d’un match. On s’est posé la question quant au choix du terrain : de tennis ? De foot ? Est-ce qu’on met des cages ? Un panier de basket ? On a décidé d’ouvrir le jeu. Le placement des gradins ou les lignes au sol renvoient à tous les codes du sport sans être spécifiques. De la même façon, on est toutes sur scène en permanence, endossant une multitude de rôles, comme une équipe.

Concrètement, que verra-t-on ? La forme a été induite par le fond, nos recherches. On progresse avec des “vignettes”, des scènes successives : il y a les skateuses, celles qui se sont battues pour le droit de choisir leur tenue, le sport collectif… On compte les points pour chaque avancée du droit des femmes. Le format du match nous permet d’adopter les mêmes règles pour aborder des sujets différents, car le spectacle est rythmé par une alternance de sports collectifs et individuels.

Quelles sont les sportives qui vous ont marquée ? Il y a Maria Toorpakai Wazir, que j’interprète. C’est une joueuse de squash pakistanaise. Elle a le même âge que moi, et a dû se travestir pour pratiquer son sport. Elle a fini par quitter son pays pour le Canada. On avait très envie d’aborder la notion d’exil, mais comment présenter un spectacle joyeux et qui donne de l’espoir en ouvrant avec les histoires de ces femmes, qui ont dû renoncer à quelque chose, leur pays et leur famille ? On a choisi de raconter son enfance, l’amour pour son sport. Aujourd’hui, elle a monté une association pour défendre sa pratique par les filles dans sa région natale.

© Kalimba © Jue Jadis. R.

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Vous évoquez aussi Annet Negesa, cette athlète ougandaise qui a subi une ablation des organes sexuels internes sans son consentement, en 2012, parce son taux de testostérone naturel était jugé anormal, ce qui a mis fin à sa carrière… Oui, elle a d’ailleurs intenté un procès, qu’elle a perdu. Au début de ce passage, on cite plein d’autres femmes dans son cas, et on l’a choisie comme porte-parole parce que son histoire est particulièrement horrible. On peut aussi citer Caster Semenya. C’est une coureuse sud-africaine très médiatisée. La fédération internationale d’athlétisme, redoutant qu’elle gagne toutes les compétitions, a mis en place des règles clairement contre elle, interdisant les femmes ayant un certain taux de testostérone de concourir au 200 m, puis au 800 m, puis au 1000 m… exactement les épreuves qu’elle avait gagnées.

Vous abordez finalement assez peu le sujet des violences sexuelles. Pourquoi ? On voulait présenter un spectacle assez rythmé et qui donne de l’espoir. On ne pouvait pas aborder ce sujet sans pousser un coup de gueule. Dans les premières versions, on mettait en scène une interview de bord de terrain, avec une arbitre féminine évoquant les abus… et c’était très plombant. C’est un manque, et on se demande comment l’aborder à nouveau, surtout quand on sait que 94% des plaintes pour viol sont classées sans suite…

Le public est aussi mis à contribution, n’est-ce pas ? Oui, avec cette ambiance sportive, la forme participative allait de soi. On ne demande pas au public de tenir un rôle, mais il est pris dans l’action, comme quand on lève la pancarte pour l’inciter à nous encourager. Dans le passage du Double Dutch, ça nous semblait important de faire venir des femmes sur scène pour marquer des points. Si un garçon veut venir, on lui dit : « D’accord, mais viens avec ta sœur, ta copine ».

© Kalimba © Jue Jadis. R.

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Certains spectacles se terminent par des “prolongations “. De quoi s’agit-il ? L’idée est de valoriser des sportives du territoire où l’on joue, en invitant par exemple l’équipe féminine de handball du coin. Pour le moment, on a organisé des rencontres avec des femmes en section sportive au lycée, on a aussi mis à l’honneur une équipe de rugbywomen dans le Lot… et invité les pom-pom boys de l’équipe de roller-derby de Lille !

Vous vous produisez dans des endroits qui ne sont pas forcément dédiés au théâtre. Pourquoi ? L’espace public favorise la rencontre. C’est important de jouer dans des festivals, dans la rue, devant une école. De nombreuses femmes sont discriminées dans les sports urbains parce qu’elles ne peuvent pas occuper le terrain. Le fait d’être visible dans la rue ou des salles de sport souligne notre propos.

Dans Starting-block il y a d’ailleurs cette scène où une fille dénonce le fait que les skateparks sont monopolisés par les garçons. On pense aussi à cette étude sur l’occupation des cours de récréation, montrant que celle-ci n’est pas égalitaire… Oui. Cette scène, c’est quasiment mot pour mot la retranscription d’interviewes de skateuses rencontrées à Lyon et à Paris. C’est un des déclencheurs du spectacle. Il y a deux ou trois ans, beaucoup d’articles et de podcasts ont en effet dénoncé fait que les garçons occupaient beaucoup l’espace, notamment avec le foot, et que les filles restaient en périphérie. C’est souvent le cas en primaire comme au collège. L’architecture même de l’école n’est pas faite pour une répartition égalitaire de l’espace. Il n’y a pas d’un côté le terrain et de l’autre la cour. Ça nécessite une remise en question, une prise de conscience collective.

© Kalimba © Jue Jadis. R.

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Comment donner toute la place qu’elle mérite aux sportives ? Il y a d’abord l’accompagnement. Beaucoup de filles s’éloignent d’un sport à la puberté, lorsque le corps change. Ces problématiques ne sont pas prises en compte. La médiatisation a aussi son importance, on ne peut pas nier l’impact des réseaux sociaux, des représentations dans les films. Il faut mettre en avant des femmes fortes, dans toutes les disciplines mais surtout celles historiquement plus masculines, pour ouvrir la voie. Il y a des progrès sur certains plans, par exemple des commentateurs ont été évincés à cause de leurs propos sexistes. D’ailleurs, des athlètes se reconvertissent en consultantes. Il faut aussi donner des moyens matériels et adapter les conditions d’accès aux salles. Enfin, beaucoup de professionnelles se battent pour la prise en charge du congé maternité, car elles se retrouvent déclassées. Il s’agit de garder son rang, comme dans d’autres métiers où elles continuent de percevoir leur salaire.

Il y a aussi d’autres discriminations qui se jouent. On peut penser aux débats autour de l’intégration des personnes transgenres ou intersexes dans les compétitions sportives… C’est un débat passionnant. On s’est rendu compte que le sport était encore un endroit de ségrégation des sexes. Il faudrait se remettre en question. Au lieu d’effacer les catégories, les fédérations pensent à en ajouter, par exemple pour les personnes trans, sauf que cette nouvelle section, si elle était créée, se trouverait en opposition avec les autres… Certes, il y a des évolutions, mais le changement est difficile dans certaines disciplines historiquement dominées par les hommes, parce qu’ils ont été médiatisés… En France comme dans d’autres pays, ça reste un combat difficile.

Propos recueillis par Clémence Ménart / Photos : © Kalimba / Jue Jadis. R.

Starting-block

Amiens, 15 & 16.06, Place de l’Hôtel de ville, sam : 17h30 • dim : 16h45, gratuit, dans le cadre du festival Les Tentaculaires

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