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Itinéraire bis

Photo Fabienne Rappeneau

Elle « demande la route » à des milliers de spectateurs depuis trois ans. Mais qu’on ne s’y trompe pas, Roukiata Ouedraogo sait désormais où elle va. Arrivée de son Burkina Faso natal en 2000 avec l’intention de faire carrière dans la mode, l’humoriste de 42 ans a conquis la France (et les auditeurs de France Inter, où elle officie comme chroniqueuse depuis 2017) en se jouant du fossé culturel entre l’Europe et l’Afrique, et en assumant son accent de “Ouaga”. Son quatrième one woman-show trouve la juste distance entre thèmes graves et anecdotes cocasses liées à son itinéraire. Pour du rire engagé, c’est par où ?

Quel est votre parcours ? Quand je suis arrivée en France il y a 20 ans, sans diplôme, je souhaitais devenir styliste. Et puis une conseillère d’orientation, ou de désorientation plutôt, m’a complètement découragée. Elle m’a dirigée vers les métiers du social, de type assistante maternelle. Comme si nous les Africains, qui sourions tout le temps, étions obligés de prendre soin des autres ! J’étais jeune, je l’ai écoutée, d’autant que je voulais travailler et ne connaissais pas les codes de ce pays. En attendant, j’ai été caissière… seulement pendant une semaine ! Je confondais le franc français avec le franc CFA, commettant des erreurs monumentales. J’ai aussi fait du baby-sitting avant d’entamer une formation de maquilleuse. Ça a été mon premier métier.

Pour l’instant, tout cela n’a rien à voir avec la scène… C’est vrai ! Même si l’envie de m’exprimer artistiquement couvait depuis longtemps, j’ai mis du temps à monter sur les planches. Depuis que je suis en France, on m’a toujours renvoyée à mon accent et ma façon de parler. Les gens riaient à chaque fois que j’ouvrais la bouche, ou répétaient certaines de mes expressions, comme “présentement”. J’ai alors perdu confiance en moi, mais cela m’a aussi donné l’envie de participer à un stage de prise de parole. Mon professeur, au cours Florent, a senti mon potentiel. Nous étions en 2007, et un an plus tard j’écrivais mon premier spectacle, Yennenga, l’épopée des Mossé. Assez féministe, il raconte l’histoire d’une princesse amazone, fondatrice du royaume des Mossis, d’où je viens. C’est un exemple pour moi : elle a renoncé à son statut de princesse pour vivre sa vie, quel qu’en soit le prix.

Peut-on vous trouver des points communs ? J’ai sans doute affronté quelques épreuves sur mon chemin et tracé ma route, c’est vrai. Ce spectacle, je l’ai écrit et mis en scène toute seule. J’ai cherché moi-même des théâtres pour jouer… Il m’a révélé comme comédienne au Burkina. Ensuite, j’ai composé Ouagadougou pressé, en 2012, plus léger, traitant de la migration mais de façon moins engagée qu’aujourd’hui.

Justement, comment décririez- vous Je demande la route ? Il est positif, j’y aborde des thèmes universels. J’évoque l’exil, la perte d’êtres chers (mon frère et mon père) et la façon dont on peut aller de l’avant après un deuil. Je parle aussi de la condition de la femme en Afrique. J’aborde par exemple l’excision, dont j’ai été victime à l’âge de trois ans. C’est un spectacle humoristique mais aussi un conte délivrant un message d’espoir.

Comment parler avec humour d’un thème aussi grave que l’excision ? Ce n’était pas facile. En France, les gens savent que c’est une mutilation mais dans mon pays, on fait croire aux petites filles que c’est pour leur bien. Je tenais à sensibiliser le public sur ce sujet, avec humour, sans tomber dans le pathos. Personne ne s’attend à ce que mon clitoris débarque sur scène, lui que je n’ai pas vu depuis 30 ans !

Vous jouez aussi des différences culturelles entre l’Europe et l’Afrique, votre pays et la France. Y a-t-il des choses qui vous surprennent encore ? Oui, principalement la façon dont, ici, on peut laisser les gens seuls. À Paris, on ne se parle pas et on a tendance à voir les autres comme des étrangers, alors qu’il y a beaucoup à apprendre à les écouter. On rejette la différence, c’est dommage.

Quelle est la première chose qui vous a marquée en arrivant en France ? Le froid, dès que suis descendue de l’avion ! D’ailleurs, mon premier achat a été un manteau chez Tati. Plus sérieusement, j’ai été touchée par le nombre de personnes à la rue. Ces gens assis ou couchés, en train de demander de l’argent… ça m’a fendu le cœur. En Afrique, on a toujours un oncle, une tante, une cousine pour nous tendre la main.

Comment avez-vous intégré l’équipe de Charline Vanhoenacker, sur France Inter ? J’ai été invitée à participer, un jour de 2017, à l’émission Le téléphone sonne. Je l’ai pris comme une opportunité et livré une brève chronique de trois minutes autour du Petit chaperon rouge à la sauce gombo, et ça a beaucoup plu. Bernard Pivot, également invité ce jour-là, m’a fait des éloges en public ! Un membre de l’équipe a alors conseillé à Charline de m’écouter, et elle m’a proposé une carte blanche. Au bout de trois, j’intégrais l’équipe.

Quel impact cela a-t-il eu sur votre carrière ? L’effet a été quasi immédiat ! J’ai été contactée par mes producteurs actuels, Ki M’aime Me Suive, on m’a proposé de nombreuses collaborations, pour le cinéma, du doublage aussi car les gens se sont habitués à ma voix et mon accent, finalement. Je participe à l’écriture d’une série, je vais commenter un docu-fiction, j’ai écrit mon premier roman… C’est l’effet France Inter ! Je ne remercierai jamais assez Charline, mais aussi Alex Vizorek et Guillaume Meurice. J’ai vraiment l’impression de faire partie d’une famille.

Comment êtes-vous devenue écrivaine ? Je n’aurais jamais pensé écrire un roman un jour, mais un éditeur me l’a proposé et j’ai tenté l’aventure. Du Miel sous les galettes s’inspire de mon enfance. Un jour, mon père a été arrêté et emprisonné, à tort. Le livre raconte l’histoire d’une femme qui se bat pour libérer son mari de prison, et nourrir ses sept enfants en vendant des galettes au miel sur le pas de sa porte. Bien sûr, il y a une part de fiction. D’ailleurs, j’ai signé pour écrire un deuxième livre, mais il est beaucoup trop tôt pour en parler…

Comment traversez-vous la crise sanitaire ? Avez-vous pu jouer malgré tout ? Je suis tombée enceinte de mon premier enfant un peu avant le premier confinement, mon spectacle aurait donc marqué une pause. Disons que j’ai eu du temps pour profiter de mon bébé. Et je ne me suis pas franchement ennuyée !

Quels sont vos autres projets ? J’ai plusieurs livres sur le feu et je participe à un ouvrage collectif sur l’amour avec six autrices, Ceci est mon cœur. Et puis, mon deuxième spectacle, Ouagadougou pressé, va aussi être adapté en bande dessinée.

©Fabienne Rappeneau

©Fabienne Ramponneau

Propos recueillis par Marine Durand // Photos : Fabienne Rappeneau
Informations
Armentières, Le Vivat

Site internet : http://www.levivat.net/

01.06.202119 h, 25 €

 À LIRE / Du Miel sous les galettes (Slatkine et Cie), 270 p., 17 €, www.slatkineetcompagnie.com

Ceci est mon cœur, ouvrage collectif (Rageot x Causette), 192 p., 14,90€, www.rageot.fr

À VISITER / roukiataouedraogo.com

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