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En quête de vérité

Les toubibs affranchis ont le vent en poupe au cinéma. Après les Frères Dardenne (La Fille inconnue, 2016), c’est au tour d’Emmanuelle Bercot de s’essayer au thriller médical. Sa nouvelle héroïne ? Irène Frachon (jouée par Sidse Babett Knudsen), une pneumologue brestoise qui révéla les méfaits du Médiator, ce coupe-faim commercialisé par les laboratoires Servier qui aurait causé la mort de près de 1 800 personnes en France. Au-delà du scandale, l’actrice-réalisatrice signe le portrait d’une des premières lanceuses d’alerte françaises.

Comment ce film est-il né ? Au départ, ce n’est pas mon idée. C’est ce qu’on appelle vulgairement un film de commande. Même si comme tout le monde, j’avais entendu parler de l’affaire du Médiator dans les médias. Ce sont les productrices qui m’ont invitée à lire le livre d’Irène Frachon (Médiator 150 mg : Combien de morts ?) et à l’adapter. Cette lecture m’a estomaquée. Toutefois l’aspect médical, très technique, me dépassait. Les productrices ont alors insisté pour que je rencontre Irène et elles ont eu raison. Un déjeuner a suffi pour que je souhaite retracer son combat.

Quels ont été vos arguments pour la convaincre ? Je n’ai pas eu à le faire ! Elle sentait que j’étais réellement impliquée dans le projet. J’avais déjà adapté une histoire vraie pour Canal +, « Mes chères études », un film sur la prostitution estudiantine. Par chance, Irène l’avait vu et avait aimé ma façon de traiter les faits. De plus, je suis fille de chirurgien cardiaque, l’univers médical m’est familier. Je pense que cela a joué en ma faveur.

Que raconte votre long-métrage? L’aventure d’une fille ordinaire qui se retrouve projetée dans une aventure extraordinaire, et qui devient une machine de guerre. Elle réussit tout de même à mettre à genoux un puissant laboratoire pharmaceutique français. Le retrait de ce médicament dangereux en 2009 est aussi une histoire collective. Tout au long de l’affaire, elle pouvait compter sur l’aide d’une équipe aussi exceptionnelle qu’elle. Ce sont tous des héros.

Quelle était votre intention ? Celle de raconter en deux heures, cinq ans d’enquête ardue, truffée de rebondissements et d’intervenants. Il a fallu faire des choix douloureux, on ne rend hélas pas hommage à toutes les personnes impliquées…De plus, on devait conserver l’aspect grand public du film, effectuer un travail de vulgarisation tout en gardant une crédibilité d’un point de vue médical et scientifique.

Quel est votre parti-pris ? La Fille de Brest raconte le scandale uniquement du point de vue d’Irène Frachon, je ne dénonce rien. Je ne suis ni militante ni engagée : c’est le personnage qui, à travers son combat, contamine le récit. Il suffisait alors de citer les évènements auxquels elle a assisté. Il n’y a quasiment pas de scène sans elle. Et comme tous les faits sont avérés, qui pourrait contester ce que dit le film ?Je me suis ainsi sentie très libre. En revanche, je me suis interdite d’exagérer les choses. Pas besoin de montrer une « mort choc », de dramatiser un sujet aussi sensible.

Vous ne signez donc pas un film engagé ? Je brosse avant tout le portrait d’une lanceuse d’alerte. Irène a relevé ses manches au nom de l’intérêt général. L’idée que ce film suscite des vocations me plaît. Après la projection, certains spectateurs me disent qu’ils ont envie de s’engager. Pour la réouverture d’une épicerie de quartier par exemple. Selon moi, cela n’a pas moins de valeur. A l’heure actuelle, on attend beaucoup que les autres règlent les problèmes à notre place. Si mon film peut tempérer cette mentalité, même à petite échelle, c’est déjà une victoire.

Comment avez-vous travaillé avec Irène Frachon ? L’écriture fut particulièrement longue et complexe. Je me suis appuyée sur le livre pour la première partie du film. Puis, ma rencontre avec les autres protagonistes livrant de nombreuses anecdotes m’a permis d’écrire le reste. Si le moindre doute subsistait, nous revenions vers Irène pour obtenir des conseils. Elle a été très présente durant la fabrication du film sans jamais juger l’aspect artistique. Elle n’a jamais cherché à influencer l’écriture de son personnage ou le choix de l’actrice. Et finalement, elle se reconnaît dans chaque scène. Elle pense que le film est tout ce qu’il restera de l’affaire du Médiator. Le grand public l’a déjà presque oubliée, un scandale médiatique chasse l’autre…

La Fille de Brest © 2016 Haut et Court, France 2 Cinéma, Photos : Jean-Claude Lother

Comment avez-vous choisi votre interprète principale ? Le choix de Sidse Babett Knudsen, avec son fort accent danois était pour moi une évidence. Je n’ai pas  demandé l’autorisation d’Irène mais je craignais tout de même sa réaction. Sachant qu’elle est l’une des premières lanceuses d’alerte du pays, elle aurait pu trouver ce choix incongru. Mais il se trouve que toute la famille Frachon est fan de la série Borgen, Babett est leur idole ! Elle a littéralement sauté de joie en apprenant la nouvelle.

L’idée d’interpréter vous-même Irène Frachon vous avait-elle effleuré ? Pas un instant. La question ne s’est même pas posée : je ne veux pas joueur dans mes films. J’ai trop de plaisir à travailler avec des acteurs. D’ailleurs, je ne voyais pas d’actrice française jouer ce personnage, que ce moi ou une autre.

Comment définiriez-vous votre style ? Je ne pense pas en avoir. Je suis très « protéiforme », je passe facilement d’un sujet à l’autre. En revanche, devant comme derrière la caméra, je recherche la vérité absolue, une impression de vie. Pour toutes ces raisons, je ne réaliserai pas un film de science-fiction.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? J’ai envie de faire un film de guerre. Quelle époque ? Quelle guerre ? Quelle histoire ? Je ne le sais pas encore. Mais ça sera forcément avec Benoît Magimel, qui reste un vrai coup de coeur !

Propos recueillis par Mélissa Chevreuil

La Fille de Brest

D’Emmanuelle Bercot, avec Sidse Babett Knudsen, Benoît Magimel, Charlotte Laemmel… En salle

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